Chroniques
Temps de lecture : 1 min 53 sDevenir inutile
J'ai toujours eu de la facilité à écrire, depuis mon école primaire en fait, j’ai d’ailleurs remporté un premier concours de poésie en 1986. J’ai jamais su chanter ou comprendre le fun qu’on peut avoir à courir un marathon, mais donnez-moi une feuille blanche et je m’arrange.
Ça m’a permis de me distinguer tout au long de ma vie, cette facilité avec l’écriture. Ma force. C’est là-dedans que je suis bonne. Mais, aujourd'hui, n'importe qui peut écrire une chronique comme celle-ci en trente secondes.
Le tollé entourant l'affaire Thélyson Orélien m'a amenée à réfléchir à ce qui me dérange réellement avec l'intelligence artificielle, et c’est de rendre parfaitement ordinaire ce qui nous distingue, les humains.
Je ne suis pas la seule à vivre cette crise existentielle. Le graphiste, le traducteur, le photographe, le réviseur, le programmeur, le musicien... Tous ces gens ont passé des années à développer une expertise qui est désormais reproductible en quelques clics.
À bien y penser, je ne devrais même pas être surprise qu’on soit rendu là. Depuis le tout début de l’humanité, on a travaillé à devenir inutile. En inventant des machines pour labourer les champs, d’autres pour préparer les repas, des robots pour nettoyer les planchers et des tondeuses qui se passent toutes seules.
Pendant qu’on habite des maisons qu’on serait incapable de construire et qu’on mange des légumes qu’on ne saurait pas faire pousser. On parcourt des centaines de kilomètres sans savoir où on va parce que nos beaux écrans de char nous disent par où passer.
Nos ancêtres possédaient des connaissances essentielles à leur survie. Mais nous, on est ben plus avancés et plus forts, on a des mots de passe. J’exagère, parce qu’à bien y penser je n’ai pas tant le goût de mourir d’une infection dentaire ou de laver mon linge dans un ruisseau. C’est bien correct que le progrès nous ait libérés d’une quantité de tâches pénibles.
Mais on est rendu tellement trop dépendants de trucs qu’on ne saurait pas reproduire ! On a délégué à des machines l’utilisation de nos muscles de sorte que pour les entretenir, faut bouger autrement que par le travail, et on s’apprête à déléguer notre pensée à une technologie.
‘C’est pour sauver du temps !’ Vraiment ? Je pense pas avoir été aussi occupée de ma vie et je remarque qu’autour de moi, tout le monde semble toujours aussi pressé. Et même avec une bonne partie des tâches humaines automatisées, on continue de parler de productivité, productivité…
Ça et tout ce qu’on décide de ne plus apprendre parce qu’une machine peut le faire à notre place. C’est ça le vrai problème. Pas que la machine devienne plus intelligente que nous, mais que nous on trouve que ça devienne inutile de l’être.



