Le village disparu

Le village disparu

Représentation de Jeanne d'Arc, 1429. Source: Wikipédia

Le village de Bienheureuse-Jeanne-d’Arc, cela vous dit quelque chose? Sauf pour les férus d’histoire, sans doute que non. Il y en a peu, dans la région, de ces municipalités qui, malgré la persévérance des premiers habitants, n’ont pas traversé le temps.
Val-Jalbert en est un, et Bienheureuse-Jeanne-d’Arc, en est un autre. Inconnu de la majorité des gens, ce village renaît, en partie, de ses cendres, dès cet été!
Mais avant de vous parler du présent, allons voir le passé, puisqu’il est important de savoir de quoi l’on parle exactement…

Le nom

Il est très rare qu’un village rende hommage à un bienheureux. Habituellement, cet honneur était pour les saints, ou les saintes. Pour comprendre le nom de ce village nous devons revoir la chronologie, qui a mené à la béatification de Jeanne d’Arc (1412-1431).

Jeanne d’Arc, ayant été béatifiée en 1909, était donc une Bienheureuse, lors de l’érection du village, en 1916. Sa canonisation s’est faite quelques années plus tard, en 1920.

Après la canonisation, il était d’usage de simplement nommer ce village Jeanne-d’Arc.
À la suite de la disparition de la municipalité, le nom Jeanne d’Arc devint à nouveau disponible. Nom qui fut utilisé une seconde fois dans la région, mais à titre de sainte, d’où le village de Sainte-Jeanne-d’Arc, non loin du premier.

Le où et le quand

La localisation de ce village, maintenant disparu, est très simple à visualiser. Si vous êtes à la Pointe Taillon, vous êtes sur le territoire de l’ancienne municipalité.

Les limites municipales de Jeanne-d’Arc et la localisation des principaux bâtiments.
Source: Saguenayensia, avril-juin 1997.

La question du quand est, quant à elle, plus subjective. Officiellement, le village de Bienheureuse-Jeanne-d’Arc a existé de 1916 à 1931. Toutefois, la colonisation de ce territoire a débuté bien avant la constitution officielle en municipalité.

La première famille

C’est à la toute fin de la décennie 1890, que la première famille du futur village s’installe sur la pointe, la famille Roy. Les circonstances entourant l’arrivée de cette famille à la Pointe Taillon sont particulières et méritent d’être racontées.

Eugène Roy, père (1825 – 1890), est natif de Québec. Orphelin en bas âge, il vit chez l’un de ses oncles. À la suite d’une tentative infructueuse à exploiter un journal, il émigre à New-York, où il travaille comme vendeur.

En 1847, il s’enrôle dans l’armée américaine et fait la guerre contre le Mexique. De retour au Canada après dix ans, il épouse Alice Descormiers et tente d’exploiter une terre à Gentilly. Nouvel échec.

Le couple déménage ensuite à Terre-Neuve, où Eugène devient gardien de phare. Il décède en 1890, à la suite d’un malheureux accident, s’étant fait encorner par un taureau. Son corps repose à Terre-Neuve.

Mme Alice Descormiers, mère des deux premiers propriétaires de lots de la pointe.
Source: Geni.com

Après le décès de son mari, Alice Descormiers retourne à Québec quelque temps. Elle a alors douze enfants de son mariage avec Roy.

À Québec, le père Oblat, Zacharie Lacasse, la convainc de déménager au Lac-Saint-Jean. Mme Roy s’installe, dans un premier temps, à Roberval, où elle opère un commerce.

En 1895, deux de ses fils, Eugène fils et Alfred, achètent un lot à la Pointe-Taillon et débutent le défrichage. Leur mère Alice viendra les rejoindre en 1897.

Le calvaire d’Alice Descormiers

En 1899, Mme Descormiers fait construire un calvaire de dévotion, au bout de la pointe. Il est béni par Mgr Labrecque, en 1900. Ayant nécessité une souscription dans région, ce calvaire a, dans les documents, des motivations contradictoires.

Calvaire érigé sur la terre de la famille Roy. Photographie prise en 1916, lors d’une célébration pour M. Auguste Gagné.
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P08560-2

Si plusieurs mentionnent que ce calvaire était là pour protéger le domaine de la famille Roy, M. Paul-Augustin Normand, qui acheta ce lot par la suite, affirme ceci:

«Mme Roy m’a dit qu’elle avait édifié ce calvaire en expiation des blasphèmes, qui avaient été proférés dans les chantiers de bois, ayant été opérés sur la rivière Péribonka.»

Les statues du calvaire de Mme Alice Descormiers à Saint-Augustin.
Source: lesbleuetsdulacst-jeanqc.blogspot .com

Peu importe la motivation première, ce calvaire servira souvent, par la suite, pour des rassemblements de la communauté.

À la fermeture du village, les statues seront déménagées, une première fois à Saint-Augustin, en face de l’église, puis au cimetière de l’endroit. Elles sont aujourd’hui un bien patrimonial.

Les choses s’organisent

Suivant les Roy, d’autres familles achètent des lots, dont beaucoup d’Européens. Lentement, des maisons se construisent, tout autour de la pointe. Le défrichage débute et les terres commencent à être rentables.

Un défi supplémentaire

Bien qu’entourée d’eau, cette grande pointe avait un handicap sérieux pour l’établissement des colons: il n’y avait pas de rivière… Et pas de rivière, signifie rien qui puisse produire de la puissance, pour faire tourner quoi que ce soit.

Le défi est de taille, mais sera relevé par ces premiers habitants. On achète, à Saint-Gédéon, une énorme bouilloire, que l’on transporte sur le lac gelé à l’aide de chevaux!

M. Joseph Gauthier, dit Larouche, et sa famille, propriétaire de la première scierie. En 1918, elle sera achetée par M. Xavier Gaudreault.
Source: ANQC, Coll. de la Société historique du Saguenay.

C’est ainsi, qu’en 1910, ouvre le premier moulin à scie du futur village, facilitant évidemment les besoins de chacun. Les surplus sont transportés, par bateau, à Roberval pour la vente. Ce premier moulin sera suivi d’un second, en 1912.

La vie reste compliquée

La vie reste toutefois compliquée pour ces premiers colons. Ils doivent, par exemple, traverser la rivière Péribonca pour aller chercher leur courrier.

Ils ne voient le curé qu’une fois par mois et celui-ci doit célébrer la messe dans l’une des petites écoles, faute d’église. Il n’y a pas non plus de magasin, ni de médecin. Là encore, tout se passe à Péribonka.

On doit également construire des chemins. Les distances sont longues entre les fermes. Peu à peu, une petite route fait son apparition, tout autour de la pointe et une autre traverse celle-ci, en son centre.

Le bac faisant la navette entre Jeanne-d’Arc et Péribonka. La traversée est de 10 cents, pour un piéton et 1,25 $ pour un cheval. (1)
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P05590-5

L’été, des bacs permettent des traversées régulières vers Péribonka et Honfleur. L’hiver, des chemins de glace sont balisés pour se rendre jusqu’à Roberval.

Tout n’est pas noir

Pour l’embryon de village, tout n’est toutefois pas noir. Il y a de grands espoirs. Les terres sont fertiles, les moulins tournent, plusieurs petites écoles, parsemées autour de la pointe, assurent l’éducation de base des enfants et un réseau téléphonique s’installe. Toujours pas d’église, mais on fait sans elle pour le moment.

Un domaine agricole digne de mention

Impossible de ne pas parler de l’immense domaine agricole de la pointe, pendant la période pré-village (1895 – 1915).

En 1905, Paul-Augustin Normand, un Français, achète les terres de la famille Roy et plusieurs autres lots par la suite.

Comprenant tout l’Est de la pointe, le domaine inclut l’Ile Boulianne actuelle, pour un total de près de 1 500 acres. La partie Est sert à la culture et la partie Ouest à la coupe de bois.

M. Paul-Augustin Normand, premier propriétaire du complexe agroforestier de la pointe Taillon. Il quitte la région précipitamment, en 1909, à la suite d’un décès dans sa famille, en France.
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P00794-1

Afin de mesurer l’ampleur de ce complexe, voici quelques éléments. Plus de 125 employés y travaillaient en haute saison.

On compte 200 acres de culture, 230 acres de pâturages et 500 en forêt. Les travailleurs pouvaient dormir sur place, dans un grand bâtiment à cet effet.

On y retrouvait la maison du premier propriétaire, M. Paul-Augustin Normand, une grange de trois étages, une écurie, des vaches et même un élevage de porcs.

Chez Monsieur Augustin Normand, en 1908. Cette résidence a été construite par Mme Alice Descormiers et sa famille. Il s’agit donc de l’une des premières maisons du village. À remarquer, le four à pain, à droite.
Source: BAnQ.

Fait à noter. Qui était, selon vous, le gestionnaire de ce domaine, durant la période où M. Normand en fut propriétaire ? Nul autre que M. Onésime Tremblay, président du comité de défense des cultivateurs, lors de la Tragédie du Lac-Saint-Jean.

En 1909, à la suite du départ précipité de M. Normand, un autre citoyen de Saint-Jérôme, M. Auguste Gagné, prendra la relève comme propriétaire, avec l’un de ses fils et son frère.

M. Auguste Gagné. Dernier propriétaire du domaine et propriétaire de la fromagerie jusqu’en 1919. On le voit ici, photographié avec ses médailles. C’est, en effet, en août 1915 que le Pape Benoit XV le nomma Chevalier de Saint-Grégoire-le-Grand, pour le remercier de ses services, dans la compagnie des zouaves pontificaux, dans les années 1860.
Source: société historique du Saguenay, P2-S7-P10385-2

Naissance d’un village

Tout cela est bien beau mais, pas de village encore! Ce grand jour arrive enfin en 1916. Le gouvernement accepte la demande des familles en place et au printemps de la même année, des élections ont lieu et le premier conseil municipal siège le 13 mai.

Quelque temps plus tard, ce que l’on nommait avant, la Pointe de la savane, devient Bienheureuse-Jeanne-d’Arc, ou simplement Jeanne-d’Arc.

Dès ce moment, les structures s’organisent pour de bon. Service des postes, une fromagerie, prise de contrôle des routes, ponts et traversiers par la municipalité, etc.

En 1925, la construction du pont, menant à Sainte-Monique, rend les bacs, vestiges d’une autre époque, inutiles.

En 1925, le nouveau pont reliant la pointe à Sainte-Monique-de-Honfleur. Nous pouvons voir des gens admirant la rivière et une charrette traversant le pont.
Source: BAnQ, Fonds L’Action catholique, P428,S3,SS1,D35,P3

Un peu avant la fin du village, en 1926, Jeanne-d’Arc peut espérer, au mieux, avec ses 350 habitants, deux magasins généraux, son école-modèle, plusieurs petites écoles, son domaine agricole, ses scieries et ses deux fromageries. De plus, les terres sont généreuses pour les citoyens.

Par ailleurs, un quai adéquat est construit, pour accueillir les bateaux qui font la navette, un peu partout, entre les villages.

1926, la désorganisation du village
Nous en avons parlé longuement, au cours des dernières chroniques. 1926 est le début d’une période dramatique pour les agriculteurs de la région. Pour Jeanne-d’Arc, c’est beaucoup plus que cela. Nous parlons ici de l’éradication complète du village.

Une grande partie des terres des habitants se retrouvent inondées, ou impropres à la culture. Du jour au lendemain, malgré les efforts de représentation auprès des autorités et aidé par le comité de défense des cultivateurs, avec Onésime Tremblay en tête, tout est perdu.

M. Henri Bourassa, au centre. En visite à Jeanne-d’Arc lors des inondations. À gauche, M. Antoine Tremblay, et à droite, M. Onésime Tremblay.
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P10346-6. (1)

La bouilloire de la scierie se retrouve dans l’eau, se noie et est inutilisable. Devenue impropre, l’eau nécessaire à la fromagerie n’est plus d’aucune utilité. De toute façon, les fermiers quittent déjà les lieux. Pas de lait, pas de fromage.

 

L’un des vestiges encore présents sur le site actuel. Pièce d’équipement du moulin.
Source: Courtoisie SÉPAQ, photographie Johanie Blackburn, Garde-parc naturaliste

L’ile Boulianne se forme définitivement, amputant une partie du territoire. Le centre de la pointe devient un énorme marécage et les berges envahissent les terrains.

L’exode définitif

Quelques familles y croient encore. La municipalité procède à des travaux d’urgence pour remettre les chemins en état. Peu importe, il est trop tard. Tout le monde, ou presque, a déjà quitté.

Au début des années 1930, ne reste même plus dix familles et moins de cent habitants.

Maison de la famille Tremblay à Jeanne-d’Arc. L’une des seules à avoir survécu au temps.
Source: Courtoisie Jean-Noël Tremblay, tirée de son livre Une vie intense qui s’évanouit trop tôt, la perte de ma mère et de ma petite sœur, 1999.

Le village est définitivement fermé en 1931 et le territoire annexé à Sainte-Monique.

L’Alcan achète une partie des terres et dédommage, à la hauteur que nous savons. La compagnie y exploitera une ferme expérimentale quelques années. De son côté, faute de citoyens, Sainte-Monique cesse d’entretenir les routes.

Le lieu devient un autre village fantôme, presque en même temps que Val-Jalbert, mais pour des raisons différentes.

Bienheureuse-Jeanne-d’Arc sombre ensuite dans l’oubli de notre histoire, pour le commun des mortels.

Faire revivre les vestiges de Jeanne-d’Arc!

Contrairement aux vestiges de l’ancien orphelinat, des Frères François de Régis, dont il a été question ici en mars derniers, ça bouge du côté de ceux de Jeanne-d’Arc!

Toute la pointe, qui est aujourd’hui le Parc national de la PointeTaillon, administré par la SÉPAQ, procède actuellement à la mise en valeur de cet ancien village de notre région.

Tout au long de la petite route, nous pouvons remarquer les anciens emplacements des maisons et parfois, comme c’est le cas ici, l’assise de la cheminée.
Photo: Christian Tremblay

Depuis plusieurs années un travail de recherche a été fait pour retrouver les emplacements des maisons, écoles, fromageries et autres.

Tout au long de la petite route, faisant le tour de la pointe, des panneaux d’interprétation tout neufs ont été installés dernièrement. Situés à l’endroit où était chacune des maisons, ces panneaux présentent la famille qui y demeurait, photographies à l’appui.

Les panneaux d’interprétation permettent de connaitre le contexte des vestiges.
Photo: Christian Tremblay

Des dizaines d’artefacts, souvent rapportés par les visiteurs eux-mêmes, au fil des années, peuvent également être vus.

Si, lors de votre séjour ou visite, vous trouvez des artefacts du village, il est important de les confier à la SÉPAQ, qui les mettra en valeur, comme cette bouilloire.
Source: Courtoisie SÉPAQ, photographie Johanie Blackburn, Garde-parc naturaliste

Un bel exemple à suivre

J’ai eu l’occasion de visiter le site, il y a quelques semaines, pour la préparation de cette chronique. Évidemment, il ne faut pas s’attendre à des vestiges du type Val-Jalbert, les maisons ayant disparu. Toutefois, plusieurs fondations sont encore bien visibles.

Fondation d’une ferme.
Source: Courtoisie SÉPAQ, photographie Johanie Blackburn, Garde-parc naturaliste

Le point fort de ce site réside justement dans le fait qu’il est intime et qu’il n’y a pas d’urgence à voir ceci, ou cela, dans les trente prochaines minutes, au péril de tout manquer.

Également, et peut-être parce que c’est mon dada à moi, j’ai adoré la personnalisation des éléments.

Il n’y a rien de plus frustrant, pour moi, que de me planter devant un truc intéressant et y lire sur le panneau Maison d’un habitant. Ok, parfait, mais qui? Quand? Un contexte svp!

La revitalisation de ce village répond déjà à ce besoin même si, comme toute chose, il va se bonifier avec le temps.

Christian Tremblay, chroniqueur historique et administrateur de la page Facebook Lac-St-Jean histoire et découvertes historiques
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/

Note: des droits d’auteur s’appliquent aux photographies et images de la chronique. Il est par conséquent interdit de les sauvegarder pour diffusion sans l’autorisation de la source mentionnée au bas de chacune.

Notes
Documentation: Mme Johanie Blackburn, Garde-parc naturaliste de la SÉPAQ. Société d’histoire et généalogie Maria-Chapdelaine. Livre Un pays comme le nôtre, de M. Gilles Bouchard. Revue Saguenayensia, avril-juin 1997. Document Le domaine de la Pointe Taillon, de la Société historique du Saguenay. Les sites Internet Geni.com, lesbleuetsdulacst-jeanqc.blogspot .com, Wikipédia.
Note 1: Photographie fournie par la SÉPAQ Pointe-Taillon.

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3 Commentaires sur "Le village disparu"

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Jacques
Invité
Jacques

Un recensement de la population de Jeanne-d’Arc a-t-il été réalisé? Cette question m’intere En raison de l’ile Bouliane dans l’actuel parc.

Ginette Picard-Lavoie
Invité
Ginette Picard-Lavoie

Très intéressant!

JJ
Invité
JJ

Les romans d’Anne Tremblay (Le château à Noé, , tomes 1-2-3) relatent bien l’existence et la triste disparition de ces lieux.