Le naufrage de la famille Vernier

Le naufrage de la famille Vernier

L'Empres of Ireland. Le naufrage du navire causa la mort de 1012 personnes dont 134 enfants en 1914. Source: Wikipédia

Nuit du 29 mai 1914, sur le fleuve Saint-Laurent. Le navire Empress of Ireland quitte Pointe-au-Père après une petite escale. Parti de Québec à 16h30 la veille, le bateau, avec ses 1477 personnes, doit se rendre à Liverpool. À son bord, la famille Vernier du Lac-Saint-Jean…

Un peu à l’est de Rimouski, le capitaine Henry Kendall constate qu’il croisera un autre navire. Il s’agit d’un charbonnier, le Storstad. En théorie, la manoeuvre sera de routine.

Un épais banc de brouillard se lève subitement. À bord de l’Empress, tout le monde dort.

L’Empress of Ireland

Inauguré en 1906, L’Empress of Ireland était, à l’époque, l’un des deux plus grands navires de la flotte canadienne pour la liaison vers l’Europe. Dès le premier voyage, il établit un record de vitesse. Il a une capacité de 1580 passagers et fait 170 mètres de longueur, ou 550 pieds.

Somptueux, il possède des boiseries, des foyers, salle de musique, café, bibliothèque.

Le grand escalier du navire. Même s’il n’avait pas le luxe du Titanic, il se tirait fort bien d’affaire.
Source: Wikipédia

Même s’il est considéré comme de taille moyenne, il n’a rien à envier aux autres grands navires de croisière qui sillonnent l’Atlantique à cette époque, bien au contraire.

À son départ de Québec, ce 28 mai 1914, L’Empress of Ireland est presque à pleine capacité.

La famille Vernier au Lac-Saint-Jean

Camille Vernier et Edmée-Marie Munaut arrivent au Lac-Saint-Jean en 1909. Si nous ne connaissons pas les circonstances exactes de leur établissement dans la région, nous savons qu’ils achètent une terre dans le secteur Péribonka.

Les Vernier sont des Belges. À leur établissement à Péribonka, la famille se compose du couple et de quatre enfants:

– Jean naît en 1904 en Belgique mais Camille n’en est pas le père. Toutefois, il le traite comme son fils.
– Louis naît en 1906 en Belgique.
– Édouard naît en 1907 en Belgique.
– Renée naît en 1909 en Belgique.

Edouard, Louis et Renée Vernier en 1911. Tous trois nés en Belgique, ils grandirent pendant cinq ans à Péribonka, de 1909 à 1914.
Source: site internet Findagrave

Un cinquième enfant, Marie-Thérèse, naît en 1908 en Belgique mais décède la même année.

Une adaptation difficile à la vie de colon

Nous en avons déjà parlé, à cette période le gouvernement cherche à coloniser le nord de la région. Plusieurs Européens sont tentés par l’aventure, à la suite de la publicité agressive, et parfois mensongère, qui tapissent les journaux d’Europe.

Tout indique que Camille Vernier et Edmée-Marie Munaut faisaient partie de ces aventuriers. Malheureusement, comme bien d’autres, la réalité de la vie exigeante de bâtisseurs les rattrape. En 1909, il a trente ans, et Edmée-Marie, trente-six.

Camille Vernier. Belge d’origine, il voulut devenir colon dans la région.
Source: site internet Findagrave

Le couple a de la difficulté à s’adapter à leur nouvelle vie. Le découragement gagne la famille et ils songent à retourner en Europe mais ils n’ont aucun moyen financier pour un retour. Ils se retrouvent ainsi prisonniers du Lac-Saint-Jean.

La petite Marie-Marguerite. Née à Péribonka, elle est la première jeannoise d’origine de la famille Vernier.
Source: site internet Findagrave

Signalons qu’en Europe, Camille Vernier était accordeur de piano. Sa formation en agriculture était sans doute mince, même s’il est présenté comme tel dans le recensement de 1911. Aussi, il est facile de deviner que le nombre de pianos à accorder dans la région en 1911 devait être limité, pour le moins dire. Il ne pouvait vivre de ce métier ici.

Deux autres enfants

Pendant qu’ils sont à Péribonka, le couple ajoute deux enfants à la famille. Marie-Marguerite naît en 1910 et François en 1913. C’est cette information qui permet d’affirmer que les Vernier sont arrivés à Péribonka fin 1909 ou début 1910, puisque la petite Renée est née en Belgique en 1909 et Marie-Marguerite au Québec en 1910.

La signature de Camille Vernier. À remarquer, il ne signe pas son nom mais bien son nom de famille et celui de sa femme, Munaut.
Source: registre paroissial de Saint-Edouard-de-Péribonka

Ceci permet également de confirmer qu’encore en 1913 ils demeuraient à Péribonka, le baptême de Marie-Marguerite étant inscrit dans le registre de St-Edouard-de-Péribonka.

Le petit dernier, François, né en 1913. Le second petit Jeannois d’origine de la famille.
Source: site internet Findagrave

1912, Louis hémon

1912 est évidemment la période où l’auteur Louis Hémon est de passage à Péribonka. Endroit où il trouvera l’inspiration pour écrire son fameux Maria-Chapdelaine. Est-ce que la Famille Vernier a pu croiser Louis Hémon pendant son séjour ici? En fait, c’est bien plus que cela!

Comme on le sait, Hémon s’inspira pour son roman de plusieurs vraies personnes de la région. Ceux qui connaissent Maria-Chapdelaine en profondeur viennent tout juste de faire le lien: l’accordeur de piano dans le roman!

Un article du journal Progrès du Saguenay, qui résume la triste fin de la famille.
Source: journal Progrès du Saguenay, 1916.

C’est ainsi que Camille Vernier se retrouva, sans doute involontairement, l’un des personnages du roman culte d’Hémon. Difficile de dire si Hémon fréquentait souvent Camille Vernier pendant son séjour. Toutefois, les extraits où est présent l’accordeur de piano dans Maria-Chapdelaine correspondent bien aux sentiments qu’avait Vernier face à sa vie de Colon. Je vous invite à lire ces deux extraits du roman, pour le constater vous-même.

Dans ce premier extrait du roman Maria-Chapdelaine, Hémon fait raconter à son personnage le métier qu’il exerçait en Europe.
Source: roman Maria-Chapdelaine

 

Dans ce second extrait, l’accordeur de piano raconte la difficile réalité qu’il n’avait pas prévu.
Source: roman Maria-Chapdelaine

Malheureux, prisonniers de la région… et endettés

Avec maintenant six enfants dont plusieurs en bas âges, il est nécessaire d’avoir un minimum de commodités dans la maison. Pendant cette période, la famille Vernier s’endette auprès de l’entreprise Côté, Boivin & Cie, qui a une succursale à Roberval.

Cet exemple de dette montre bien que ce n’était pas le bonheur côté finances non plus. En novembre 1914, Côté, Boivin & Cie entreprend un recours juridique contre Camille Vernier. L’avis paraît dans le journal Progrès du Saguenay… plusieurs mois après le naufrage de l’Empress of Ireland.

Plusieurs mois après le décès de Camille Vernier, l’entreprise le poursuit en cour pour des dettes impayées…
Source: journal Progrès du Saguenay, novembre 1914.

La famille quitte quelque temps à Val-Jalbert

Peut-être parce que sa terre ne lui permettait pas de nourrir convenablement sa famille, nous retrouvons Camille Vernier et sa famille à Val-Jalbert quelques mois après la naissance du petit François, donc probablement au printemps 1914.

Nous ignorons s’il a été employé de l’usine ou d’un commerce du village, mais peu importe, puisque les choses ne semblent pas mieux aller.

Dans l’autobiographie de M. Louis Besson, qui à l’époque demeurait à Val-Jalbert, nous retrouvons plusieurs mentions de la famille Vernier, dont celle-ci, « Quand j’étais à Val-Jalbert, nous avions fait la connaissance d’une bonne famille de Belges qui avaient des terres près des chutes de Honfleur. Cette famille composée de quatre ou cinq enfants a mangé un peu de misère… »

Le propriétaire de l’usine de Val-Jalbert prend la famille Vernier en pitié

En 1914, c’est M. Julien-Édouard-Alfred Dubuc qui est propriétaire de l’usine de Val-Jalbert, et virtuellement, du village. Nous ne savons pas s’il a entendu parler des déboires de la famille Vernier directement ou indirectement, mais il décide, dans un geste altruiste, de payer au complet le retour en Belgique de Camille Vernier, sa femme, et leurs six enfants, dont deux petits Jeannois de naissance.

M. Julien-Édouard-Alfred Dubuc, propriétaire de l’usine de Val-Jalbert. C’est lui qui, par générosité et charité, finança le prix des billets pour le retour en Europe de la famille Vernier. Malheureusement, le destin fit les choses autrement.
Source: Wikipédia

Tout est alors organisé pour le grand retour au pays. Lisons à ce sujet un autre extrait de l’autobiographie de M. Besson, «…Ils sont venus passer quelques jours chez nous avant de partir. Ils étaient fiers le lendemain, quand ils ont été rendus à Québec. Ils nous envoyèrent une carte nous disant qu’ils partaient à 4 heures de l’après-midi sur l’Empress. »

Le 28 mai 1914, le couple Vernier a donc expédié une carte à partir de Québec, quelques heures seulement avant l’embarquement sur L’Empress of Ireland. Selon les écrits de M. Besson, les Vernier voyaient enfin le bout de leur misère, à la suite de cette tentative de colonisation malheureuse.

M. Besson de terminer sur cette note, « Le lendemain, nous apprenions par le journal que l’Empress avait été frappé par un charbonnier dans le Saint-Laurent, vers 11 heures du soir. Nous n’avons plus jamais entendu parler d’eux. »

Le naufrage de l’Empress of Ireland

Nous pouvons nous en douter, Camille Vernier, sa femme Edmée-Marie Munaut, leurs enfants Jean, Louis, Edouard, Renée, Marie-Margerite et François, logeaient en troisième classe. Le prix du billet était de 25$ pour cette classe, à bord de l’Empress. Pour la première classe, c’était 150$.

Comme déjà mentionné, le départ eut lieu à 16h30 de Québec et une première escale fut nécessaire à Pointe-au-Père pour descendre le pilote qui était chargé de faire naviguer le bateau dans la partie la plus difficile du fleuve. Le commandant Henry Kendall entra en fonctions à ce moment.

Henry Kendall, capitaine de L’Empress of Ireland.
Source: Wikipédia

La famille Vernier elle, fait sans doute comme toutes les autres. Pour les 1057 passagers, et une majorité des 420 membres d’équipage, l’heure est au sommeil.

Vers 2h, le capitaine Kendall constate qu’il croisera un autre navire, le Storstad, un charbonnier. La manoeuvre est routinière, mais des règles strictes doivent être respectées pour la sécurité de chacun.

Quelques instants à peine avant qu’un épais brouillard ne s’abatte à cette hauteur du fleuve, le capitaine Kendall voit que le Storstad est en train d’effectuer une manoeuvre de modification de cap. Malheureusement, ce brouillard subit l’empêche de tirer une conclusion claire sur les intentions du charbonnier.

Le Storstad après la collision. Il déchira l’Empress of Ireland, faisant une brèche immense. Pendant l’impact, le capitaine Kendall hurla à l’équipage du Storstad de continuer à avancer pour maintenir le charbonnier dans le trou et limiter l’entrée de l’eau, tout en rapprochant les bateaux de la rive. Mais comme l’Empress avançait encore, le Storstad ne fit que déchirer encore plus la coque.
Source: Wikipédia

Dans le doute, il dirige son navire selon les informations dont il dispose.

Quelques minutes plus tard, Kendall constate avec horreur, à travers le brouillard, que les feux de mâts du Storstad foncent sur son navire, directement en son flanc. La manoeuvre d’urgence est inutile. Le charbonnier s’enfonce en plein centre de l’Empress. Le paquebot lui, continu à avancer. Se faisant, le Storstad déchire l’Empress sur une grande partie de sa longueur.

Le Storstad ne donne aucune chance à L’Empress of Ireland.
Source: Wikipédia

C’est un océan d’eau qui entra dans l’Empress sous la ligne de flottaison, à une vitesse que nulle ne pouvait contrôler. En quatorze minutes, le navire était au fond du fleuve Saint-Laurent.

La Famille Vernier

Malheureusement, la famille Vernier, comme bien d’autres, ne put réagir. Ils ont peut-être eu le temps de se réveiller, mais si ça a été le cas, le couple et les six enfants se noyèrent dans les minutes suivantes, en tentant de fuir.

On accumule les cercueils des victimes du naufrage.
Source: Wikipédia Commons

Ils font partie des 1012 victimes du naufrage. À bord, il y avait 138 enfants. Seuls quatre survécurent…
Si nous limitons le décompte des décès aux passagers, le naufrage de l’Empress fit 840 morts, huit de plus que le Titanic, qui avait coulé deux ans plus tôt.

Les quelques survivants du naufrage sont transportés par bateau à Québec.
Source: Wikipédia Commons

J.E.A. Dubuc

Ce cadeau, donné par charité, de la part de Julien-Édouard-Alfred Dubuc, s’avéra d’une fatalité qui laisse sans mot. Cela fait partie des hasards de la vie dont il est impossible d’y trouver un rationnel.

À Québec, on transfère les petits cercueils blancs des enfants. Ceux de la famille Vernier sont du nombre…
Source: Wikipédia

Un naufrage longtemps oublié

Le naufrage de l’Empress of Ireland a été pendant longtemps très loin de recevoir toute l’attention qu’il aurait dû avoir. Tel qu’expliqué, le nombre de victimes parmi les passagers était même plus élevé que pour le titanic.

La carte mortuaire de la Famille Vernier parut en Europe.
Source: page Facebook dédiée à l’histoire de L’Empress of Ireland

Mais l’Histoire, avec un grand H, allait se charger de faire passer l’humanité à autre chose.

À peine deux mois plus tard, une nouvelle changerait la face du monde : la Première Guerre mondiale venait de débuter. Les têtes se tournèrent ailleurs…

Ne pas oublier

Toutefois, et malgré tout, il ne faut pas oublier cette famille qui a été présente dans le quotidien de plusieurs de nos ancêtres, et qui a donné naissance à deux Jeannois de souche.

Pour suivre la page Facebook Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:

https://www.facebook.com/histoirelacstjean/

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