Mais qui était donc Mme P. Castagne ?

Photo de Christian Tremblay
Par Christian Tremblay
Mais qui était donc Mme P. Castagne ?
Mme P. Castagne. Source: Journal Le Colon

En voilà une grande question. Surtout que vous vous la posez pour la première fois de votre vie. Cette semaine, nous n’allons pas résoudre le plus grand mystère de l’humanité, mais en jouant le jeu, on va faire comme si c’était le cas.

Comment? Avec un mélange de généalogie, d’histoire d’une famille d’ici, d’alcool illégal, de prison, de pilule rouge, de Société des 21, d’Ontario, de Michigan, de naufrage d’un bateau, et finalement, de descendant unilingue anglophone qui demeure aujourd’hui à Toronto.

Mais comment diable arriver à faire tenir tous ces éléments disparates ensemble pour que ça donne une histoire cohérente? Suivez le guide…

En théorie, jamais je n’aurais dû écrire une chronique sur cette Mme Castagne et sa famille. Je ne la connaissais pas plus que vous, et je ne m’en portais pas plus mal. Mais ça, c’était avant un samedi après-midi bien tranquille il y a quelque temps, où un homme du nom de Michael Castagne me sollicita.

Michael Castagne est né en Ontario. Il vit à Toronto. Comme plusieurs le font, il est actuellement en pleine démarche pour retracer ses aïeux. Déjà que c’est compliqué quand tes ancêtres vivaient tout près, nous pouvons bien imaginer que ce l’est encore plus quand ils étaient dans une autre province qui ne parle pas votre langue.

Michael Castagne constate que ses ancêtres ont vécu dans une région qui se nomme Saguenay–Lac-Saint-Jean. Sérieux dans sa démarche, il fait quelques voyages au Québec pour ses recherches.

Michael Castagne, de Toronto, pose fièrement devant le monument des 21 à La Baie, lors de sa visite dans la région en 2017. Il est à la recherche de l’histoire de sa famille dans la région. À noter que c’est cette photographie qu’il utilise pour son profil Facebook, affichant ainsi son attachement à ses origines lointaines.
Source: courtoisie Michael Castagne

Alors voilà, dernièrement, il rédige un message, envoie ça dans le traducteur Google, puis expédie sa bouteille à la mer en direction de notre région. Le hasard a voulu que Michael Castagne choisisse ma page Facebook comme destinataire. Il ne croyait pas si bien tomber…

Question de transparence, voici son texte (les erreurs sont la faute du traducteur Google).

« Bonjour mes amis et cousins. Salutations de Toronto. Merci beaucoup de m’avoir accepté dans le groupe. Je fais des recherches sur notre famille, les Castagne, depuis environ 3 ans maintenant. Notre famille n’est pas très nombreuse et les informations sur notre histoire sont limitées. Nous étions actifs à Saguenay et à Bagotville de 1838 à 1940. Nous étions auparavant de Baie-Saint-Paul vers 1770-1838. Juste un petit message pour dire bonjour. Toutes mes excuses pour mon français lent, mais ma traduction Google est très rapide. Bravo et ravie de vous rencontrer. »

J’ai transféré ce message dans le groupe de généalogie de la Société Historique du Lac-Saint-Jean, M. Richard Savard m’a donné une première piste, j’ai creusé ça, et voilà, ça se termine en chronique non prévue.

Toutefois, et contrairement à ce que mentionne le message de Michael Castagne, moi je trouve que ses recherches sont admirables considérant la distance et la barrière de la langue. Il en connaît déjà beaucoup plus sur sa famille que la plupart de nous tous avec les nôtres. Alors je rends à César ce qui lui appartient en mentionnant que cette chronique est basée en partie sur ses premières recherches, surtout pour les éléments biographiques.

La première famille Castagne

Comme c’est sans doute la première fois que vous en entendez parler, vous serez surpris d’apprendre que la première famille Castagne était déjà au Québec en 1770, à Baie-Saint-Paul. Le premier Castagne se nommait Jean-Baptiste (1744-1812), né en France. Il épouse Geneviève Côté (1737-1806) en 1776.

De ce couple naîtra au moins un fils, Philippe (1778-1853), qui maria en 1798 à Félicité Bouchard, de Baie-Saint-Paul.

C’est ce Philippe qui est digne d’intérêt pour nous.

La Société des 21 – la famille Castagne arrive

1838, c’est l’année de la formation de la Société des 21, qui lança la colonisation de notre région. C’est à l’automne 1838 que Philippe Castagne arrive ici avec sa femme. Ils s’installent à Saint-Alphonse (Bagotville).

Le couple Castagne fait partie des toutes premières familles de la région. Philippe Castagne a laissé sa trace dans la toponymie avec L’anse à Philippe , située dans le secteur de son établissement à La Baie.

Sautons une génération, celle d’Adolphe (il décéda à 30 ans par noyade), pour nous intéresser à l’un des fils de celui-ci, André Castagne.

André Castagne et son naufrage

André Castagne (1831-1902) a une histoire bien particulière. Marié à Chicoutimi en 1856 avec Marie-Philomène Desmeules, ils auront sept enfants. Jeune, André Castagne était avant tout un marin.

En 1867, il vécut un drame qui le priva de ses mains et ses pieds par amputations. Voici un extrait de l’histoire, rédigée par Michael Castagne :

« Le 27 novembre 1867, André Castagne est un marin accompli. Il a obtenu le poste de troisième lieutenant et de navigateur et embarque à bord du Brigantine Swallfish en route du Québec vers la Nouvelle-Écosse. C’est à la veille du 30 novembre (36e anniversaire de Castagne) que l’équipage a subi une tempête de verglas dévastatrice au large de la Gaspésie, près du village de Manche-d’Epée. Des vents furieux et de la glace commencent à recouvrir les voiles, les gréements et la timonerie, puis le bateau est brisé sur les rochers.

Des années plus tard, alors que Castagne était confronté à la ruine, à la famine et à la pauvreté, c’est David Roussel qui lui vint en aide en 1881 et contribua à vendre un petit roman détaillant le tragique calvaire de Castagne. Écrit par M. A. Thiboutot, l’histoire a finalement été intronisée aux Archives de la Bibliothèque du Canada. »

La page couverture du livre relatant la douloureuse aventure d’André Castagne, qui lui coûta mains et pieds en 1867.
Source: site Internet Canadiana

Ce récit fantastique est accessible gratuitement sur Internet en cherchant Histoire d’un vieux marin du brigantin Swallfish .

La préface du même livre.
Source: site Internet Canadiana

 

Lettre de représentation expliquant la situation difficile d’André Castagne et sa famille après le naufrage.
Source: Département de la marine et des pêches, courtoisie Michael Castagne

Nous le disions, André Castagne et sa femme ont eu plusieurs enfants. L’un de ceux-ci se nommait Louis-Philippe. C’est sur lui que nous allons porter notre attention, ainsi qu’à sa femme, Hélène Suzanne Blackburn. C’est elle, la Mme P. Castagne, qui porte le titre de cette chronique.

Le couple Louis-Philippe et Hélène Suzanne Castagne

Louis-Phillippe Castagne se mari avec Hélène Suzanne Blackburn en 1884. Hélène Suzanne est native de Chicoutimi. Le parcours de ce couple est assez complexe.

Dans un premier temps, ils résideront pendant une vingtaine d’années dans la région de Hull. Louis-Philippe travaille pour J. R. Booth, en entrepreneur en bois d’œuvre. C’est à cet endroit que naîtront Albert et Adélard, de qui nous allons reparler.

Vers 1910, la famille, qui compte déjà plusieurs enfants, déménage à Nestorville, toujours en Ontario. Nestorville n’existe plus aujourd’hui, mais à l’époque il y avait une scierie, où Louis-Philippe y travaillait.

Puis, un autre déménagement. Cette fois, ils traversent la frontière et s’établissent au Michigan. C’est là que Louis-Phillippe y décédera en 1927, laissant sa femme veuve.

Entre temps, nous n’en connaissons pas les circonstances, mais deux de leurs fils, Albert et Adelard, rentrent au bercail et déménagent à Chicoutimi, dans la région de leurs ancêtres. Nous étions en 1924 ou à peu près.

Alcool illégal et contrebande à Chicoutimi

En 1928, Albert Castagne épouse Alice Rose Gaudreault de Jonquière. C’est à partir d’ici que la vie des frères Albert et Adélard Castagne se complique…

Dans les années 1920 et 1930, nous sommes dans la grande époque de la prohibition sur l’alcool. Inévitablement, de petits fabriquants et distributeurs d’alcool illégal profitent de la situation. Parmi ceux-ci, les frères Castagne, qui montent un réseau très efficace.


Toutefois, les problèmes débutent à la fin des années 1920, alors que les premières frappes policières débarquent chez eux, à Chicoutimi. Plus précisément au 60, de la rue Price.


Pendant quelques années, les forces de l’ordre et les frères Castagne jouent au chat et à la souris, dans une série de perquisitions, accusations, amendes, etc. Albert finira par se retrouver en prison pour quelques semaines, mais il recommencera son commerce illégal. Adélard Castagne ira aussi faire un petit tour en prison en 1931.

Source: tous les extraits d’articles en lien avec les démêlés judiciaires de la famille Castagne proviennent du journal Progrès du Saguenay, entre 1928 et 1931

Pendant cette période trouble, Albert Castagne et Alice Rose Gaudreault auront un enfant : Jean Albert Jeannot Castagne (1931–1968). Il semble bien que la pomme n’est pas tombée loin de l’arbre, puisqu’en 1948 ce fils se retrouve lui aussi devant un juge pour vol, et en 1951 pour délit de fuite.

Source: journal Le Lingot

Une mère, c’est une mère

Si vous vous souvenez, à ce moment, les parents d’Albert et Adélard Castagne demeurent au Michigan. Avec le décès de leur père Louis-Philippe en 1927, leur mère, Mme Hélène Suzanne Blackburn, native de Chicoutimi, reste seule. En 1927, cette dame a 63 ans.

La pierre tombale de Louis-Phillipe Castagne au Michigan.
Source: site Internet Findagrave

Sentant peut-être qu’il était temps d’aller faire la morale à ses délinquants de fils, elle débarque à Chicoutimi en juillet 1928.

Le fait fut rapporté dans le journal Le Progrès du Saguenay. Voici la transcription du texte, afin de faciliter votre lecture :

« REVENUE APRÈS UNE ABSENCE DE 48 ANS
Après une absence de 48 ans, madame veuve Philippe Castagne, de Kelden, Michigan, arrivait récemment à Chicoutimi, sa ville natale, pour y visiter ses fils MM. Albert et Adélard Castagne. Née Hélène Blackburn, madame Castagne quitta en 1880, Chicoutimi qu’elle n’avait pas revue depuis lors. Ses visites à plusieurs endroits de notre compté et du compté de Saint Jean ont été pour elle une surprise et une joie très grandes. Elle fut, à la fois, très étonnée et très heureuse de voir les progrès survenus, dans notre région, depuis qu’elle quitta celle-ci il y a déjà si longtemps. Madame Castagne désire finir ses jours à Chicoutimi. »

Après 48 ans d’absence, Mme Castagne rend visite à ses fils.
Source: journal Progrès du Saguenay

Nous ne savons pas pourquoi, mais son désir ne se réalisa pas, puisqu’elle décéda où elle avait passé une grande partie de sa vie, au Michigan, en 1946, à l’âge de 82 ans.

Ont-ils des descendants dans la région?

Pour Albert, il est encore impossible de le dire. Nous ne retrouvons pas d’enfant pour son fils Jean Albert Jeannot Castagne (1931–1968).

Concernant Adélard, nous savons qu’il a eu des enfants. Il s’est marié à Larouche en 1938 avec dame Marie-Louise Duperré de Saint-Bruno. Toutefois, dès 1940, le couple a déménagé dans la région de Montréal, à Châteauguay, puis à Toronto, où Adélard décédera en 1974.

Adélard Castagne et Mme Louise Duperré de Larouche.
Source: courtoisie Michael Castagne

Vous l’aurez compris, Michael Castagne de Toronto, qui m’a contacté, est le petit-fils d’Adélard Castagne et de Marie-Louise Duperré, de Larouche.

Mais qui était donc Mme P. Castagne?

Il est grandement temps de répondre à la question du titre de cette chronique, à savoir qui était Mme P. Castagne, alias Hélène Suzanne Blackburn, alias Mme Philippe Castagne.

Vous ne le savez pas, mais vous l’avez peut-être déjà vu sans y faire attention. Mais comme cela remonte à il y a très longtemps, c’est probablement plus vos parents où vos grands-parents qui l’ont vu.

En effet, pendant un temps, madame Hélène Suzanne Blackburn a été la vedette d’une publicité qui était présente dans tous les journaux de la province. Les plus vieux se souviendront surement de la fameuse pilule rouge, qui était sensée guérir les, et je cite, « femmes pâles et faibles » !

La fameuse publicité où Mme Castagne a été en vedette dans toute la province pendant longtemps.
Source: journal Le Colon

La pilule rouge a été présente dans les médias écrits pendant nombre d’années. Cette camelote, faite à base de fer, devait guérir tous les maux.

C’est à grand coup de témoignages que la Compagnie Chimique Franco-Américaine distribuait son produit miracle. D’ailleurs, elle mettait au défi quiconque de prouver que ses témoignages étaient des faux, allant même jusqu’à mettre l’adresse des consommatrices dans les publicités!

Pour obtenir ses témoignages, la compagnie incitait les gens à leur écrire les bienfaits depuis qu’ils prenaient la pilule rouge, puis ils modifiaient le témoignage à leur avantage et publiaient le tout. En contrepartie, la consommatrice qui avait témoigné recevait des échantillons gratuits du produit.

Bref, une arnaque comme on les aime.

Sauf que ça a fonctionné pendant des années, et c’est ainsi que notre madame Castagne de Chicoutimi s’est retrouvée bien malgré elle dans les journaux du Saguenay–Lac-Saint-Jean, alors qu’elle n’y habitait plus depuis des lunes!

À l’époque de cette publicité mettant en vedette Mme Castagne, elle demeurait à Nestorville. C’est facile à savoir, c’est écrit dans la pub.

L’histoire ne dit pas si madame Hélène Suzanne Blackburn était effectivement pâle et faible, mais en tous les cas, elle est décédée à plus de 80 ans.

Hélène Blackburn (Mme P. Castagne) avec son entourage au Michigan après 1930. À noter, tous les noms de famille sont à consonance francophone, témoignant encore une fois du grand exode de la période 1890-1920.
Source: courtoisie Michael Castagne

L’histoire des Castagne

Pour cette branche des Castagne donc, il est peu probable que nous retrouvions des descendants au Lac-Saint-Jean. Toutefois, si vous vous souvenez, cette première famille au Saguenay avait plusieurs enfants. En effet, Jean-Baptiste Castagne, le premier de tous, avait une fille du nom de Quirille. Elle se maria avec un Simard de Baie-Saint-Paul, et le couple déménagea à La Baie. Cette famille Simard a engendré plusieurs descendants par la suite au Lac, par exemple des Lapointe à Normandin et Saint-Félicien, des Simard à Saint-Félicien, Dolbeau, Péribonka, des Ouellet à Métabetchouan, etc.

Nous avons peut-être perdu le patronyme en cours de route à cause de l’obligation pour la femme de prendre celui du mari, mais la descendance de cette famille est encore bien présente.

Maintenant, pour ce qui est des Blackburn dont était issue Hélène Suzanne, l’histoire nous a prouvé que non, les femmes de cette famille n’étaient pas pâles et faibles…

Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques :
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/

Christian Tremblay, chroniqueur historique

Remerciements :
Évidemment à Michael Castagne de Toronto, pour son aide et disponibilité. Je suis bien certain qu’il mettra ce texte dans son traducteur Google !
Richard Savard de la Société Historique du Lac-Saint-Jean pour le registre des Castagne de l’époque.
Lucine Gagné pour m’avoir aiguillé sur Quirille Castagne et sa descendance.
Myriam Larouche pour l’article sur la Société des 21.
Quelques autres sources :
Geneanet.com
Journal Le Colon
Journal Le Progrès du Saguenay
Journal le Devoir
Findagrave.com
Le dossier Wikitree de la famille Castagne
Livre Histoire d’un vieux marin du brigantin Swallfish, 1881
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