L’Hôtel Chibougamo de Saint-Félicien, une maison de débauche?!

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Par Christian Tremblay
L’Hôtel Chibougamo de Saint-Félicien, une maison de débauche?!
Le bâtiment de l'hôtel Chibougamo. À l'époque de cette photographie, il a déjà été transformé en école, d'où la croix bien visible sur le toît. Source: site Internet des Frères Maristes

Évidemment, vous aurez compris que le titre de cette chronique se veut à demi humoristique, mais justement… juste à demi! Cette semaine, nous referons la riche histoire de cet hôtel mythique, de sa construction jusqu’aux années 1920 où il a changé de vocation. Mais avant de discuter débauche, allons-y sérieusement avec le tout début, soit 1906-1907…

L’eldorado est au nord du Lac-Saint-Jean

Le début des années 1900 marque une période bien particulière pour un secteur voisin de notre région : les premiers pas de l’exploration minière dans la région du futur Chibougamau. Tout comme ici dans les années 1850, ce vaste territoire n’est occupé que par des autochtones et quelques coureurs des bois.
C’est à la suite de plusieurs découvertes prometteuses qu’une entreprise, la McKenzie Trading co, décide de pousser plus loin les explorations en participant à développer le secteur de l’exploitation des mines. En peu de temps, et peut-être pour faciliter la quête de financement, des rumeurs d’eldorado se répandent à vitesse grand V.
En fait, seulement parler d’eldorado est encore en deçà de ce qui circule chez les chercheurs de minerais, et des profits qui viennent avec. On n’hésite pas à y aller de toutes les épithètes : Eldorado oui, mais également Klondike , Californie , Pérou . Comme si ce n’était pas assez, on dit même que cette région est un Éden ! (Journal Le Soleil, mars 1907).

Un groupe de prospecteurs venu étudier le sous-sol de la région de Chibougamau. La plupart de ces hommes passaient par l’hôtel de Saint-Félicien.

Est-ce nécessaire de mentionner qu’avec de tels qualificatifs, plusieurs professionnels, mais aussi énormément d’amateurs, veulent se rendre dans ce coin encore bien inhospitalier pour y faire fortune rapidement.
C’est exactement ce qui se produit par ailleurs. Des hordes de prospecteurs déferlent dans la région pour y faire une pause et acheter les dernières choses avant le grand départ pour l’Eden.
Mais voilà, il y a un petit problème…
Des prospecteurs à la recherche d’échantillons prometteurs.
Source: Rapport sur la géologie et les ressources minières de la région de Chibougamau, 1912

L’hôtellerie en place ne suffit pas

Pour parler franchement, on manque de places à Saint-Félicien pour loger ces prospecteurs de passage. Certes, ils ne sont pas là longtemps, mais le nombre justifie que l’on fasse quelque chose pour profiter de cette manne inattendue.
Justement… deux hommes ont un projet en ce sens. Ces hommes sont Alfred Drolet, qui à ce moment utilise une petite maison de pension pour loger les prospecteurs, et, vous l’aurez peut-être deviné, M. McKenzie, de la McKenzie Trading co .

Une groupe d’arpenteurs devant l’hôtel Chibougamo. Le nord étant sur le point de se développer, il fallait délimiter les territoires. Mais avant, un petit passage à l’hôtel.
Source: Journal La Presse, août 1907

En effet, depuis déjà quelques saisons, la maison de chambres de Drolet est loin de suffire à la tâche. Certains groupes de prospecteurs arrivent à coups de quarante ou cinquante hommes! Et ça, c’est sans compter les, oui oui, LES douzaines de chiens nécessaires pour tout transporter dans la future région minière.
Drolet et McKenzie ne sont pas les seules à vouloir améliorer cette situation. Les paroissiens du village de Saint-Félicien insistent auprès des deux hommes pour aller de l’avant avec un projet porteur pour la municipalité.
Des camps de prospecteurs dans la région de Chibougamau.
Source: Rapport sur la géologie et les ressources minières de la région de Chibougamau, 1912

Drolet accepte, mais avec une condition digne de mention

Drolet finit par accepter, mais à une condition, et elle est bien particulière! Comme je ne pourrais mieux le raconter, laissons Alfred Drolet à sa citation face aux autorités pour qu’il se lance dans l’aventure :
« Fermez les quinze buvettes clandestines du village, accordez-moi ma licence actuelle et à l’avenir, afin de m’aider à couvrir les dépenses que nécessite un établissement aussi dispendieux, puis, je vous édifierai un splendide hôtel Chibougamo! »
Le conseil municipal à ce moment en place accepte le marché. Drolet peut soumettre son projet.

On soumet un projet d’hôtel à la municipalité

Devant cette situation intenable, et il faut le dire, le flair de profiter de la manne, Drolet et McKenzie soumettent leur projet de construction d’hôtel à la municipalité. Nous sommes un peu avant 1906. Cette première étape se passe bien, et tout est approuvé. La construction débute.
L’hôtel, bien adapté aux besoins de cette clientèle particulière, sera au surplus d’une allure de très bon goût. Visuellement, il rappelle même le luxueux Hôtel Beemer dans la ville voisine de Roberval. Hôtel Beemer qui lui, brûlera en 1907.

L’hôtel Beemer de Roberval. Bien que beaucoup plus modeste, l’hôtel Chibougamo avait la même inspiration architecturale.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,P00327-04

Aspect à ne pas négliger, l’hôtel est stratégiquement bien situé, autant pour le plaisir des yeux que pour sa fonction de relais vers le nord.
Nous n’avons pas les factures, mais on parle d’un coût de construction qui oscillerait entre 15 000 $ et 20 000 $ de l’époque, ce qui est une somme colossale.
C’est en janvier 1907 que le luxueux hôtel ouvre les portes à ses premiers explorateurs, avec, en prime, un nettoyage en règle dans les buvettes illégales.
Saint-Félicien en 1912. L’hôtel surplombe le village en haut à gauche.
Source: Rapport sur la géologie et les ressources minières de la région de Chibougamau, 1912

Six mois plus tard…

Six mois, ça peut paraître court. Mais en quelques mois, bien des choses peuvent arriver dans la vie. Par exemple un renouvellement des élus du village, presque au même moment où l’hôtel Chibougamo doit renouveler sa licence!
On ignore si le fait de fermer toutes les buvettes illégales y est pour quelque chose, ou si cela tenait de la personnalité des prospecteurs (ou un mélange des deux), mais toujours est-il que le nouveau Conseil décide de réfléchir avant de renouveler la licence d’Alfred Drolet.

Source: Société historique de Saint-Félicien

Le Conseil est perplexe et veut prendre le temps qu’il faut pour analyser toutes les conséquences. Les rumeurs de ce qui s’y passe n’échappent pas aux oreilles chastes.
Heureusement, le Conseil a finalement penché pour l’acceptation du renouvellement. Sans doute que l’idée de se priver de tous ces revenus pour les marchands de l’endroit a fini par peser lourd dans la balance, quitte à fermer les yeux sur les écarts de conduite.
L’hôtel naviguera ainsi plusieurs années en s’alimentant de ces prospecteurs.

En parallèle de l’histoire de l’hôtel

Personne ne le sait encore, mais en ces années fastes de l’hôtel, un futur farouche opposant à son existence même se prépare à devenir curé de Saint-Félicien. Cet homme se nomme Simon Bluteau. Bluteau est né en 1873. En 1891, il fait son entrée au Séminaire de Chicoutimi. Il devient diacre en 1900, puis prêtre en 1901. Il obtient sa première cure à Chambord, puis, quelque temps plus tard, il déménage ses pénates à Saint-Félicien pour y exercer sa vocation.

M. Simon Bluteau, curé de Saint-Félicien durant plusieurs années, mena une lutte épique contre l’hôtel, mais surtout ses clients beaucoup trop fêtards à son goût.
Source: BAnQ

Pour résumer sa façon d’être, disons simplement que plusieurs autres curés de l’époque devaient avoir l’air complètement frivoles, comparé à la sévérité de Bluteau envers ses ouailles. Il n’a pas fait que de mauvaises choses, loin de là, mais mesdames, il ne fallait vraiment pas se fier sur lui pour faire avancer vos causes, c’est le moins que nous puissions dire.
Et justement… plusieurs dames avaient l’habitude de se rendre à cet hôtel.
Le curé frappa, et fort.

Le temps passe, et la clientèle change

Pendant que le curé Bluteau affilait ses armes, les choses changent, à l’hôtel Chibougamo. La grande période de prospection est maintenant derrière et nous sommes en période de guerre 1914-1918. Après l’époque des explorateurs, l’hôtel se tourne pendant un temps vers le tourisme, puis, se concentre surtout à accueillir les bucherons qui partent et arrivent des chantiers.
Tout comme les prospecteurs, les bucherons ne trainent pas avec eux une réputation dont aime entendre parler un curé, mais pas seulement cela. Plusieurs villageois n’en peuvent plus de cet hôtel d’où sortent toutes sortes d’histoires contraires à la morale chrétienne.

Source: Société historique de Saint-Félicien

Le curé Bluteau part en guerre

En 1917, le curé Bluteau arrive à Saint-Félicien après trois années à Chambord. Les doléances des paroissiens peu portés sur la fête ne tomberont pas dans les oreilles d’un sourd lorsqu’elles parviendront au curé. Il part littéralement en guerre contre l’hôtel, mais surtout ses clients. Visant d’une part les femmes qui fréquentent le lieu, mais tout autant les hommes qui reviennent des chantiers, il décrit l’hôtel Chibougamo comme un endroit de perdition pour des âmes égarées.
Question de se mettre dans l’ambiance du temps, voici ce que le curé Bluteau pensait des uns et des autres concernant la vie en général, et des clients de l’hôtel Chibougamo en particulier. Ces cinq exemples sont tirés de la thèse de M. Mario Lalancette (1995).

Au sujet des hommes :

– La boisson constitue le plus grand fléau de la paroisse.
– Les bucherons ne se privent pas de dilapider leurs gains dans la boisson et avec les filles « légères ».

Au sujet des femmes :

– Les filles qui fument, boivent, sortent sont de mauvaises femmes.
– « Des folles que l’on rencontre toujours et à toute heure sur la rue cherchant un garçon qui leur fera l’amour. »
– On se dévoile seulement devant son mari dans la chambre à coucher et, pour certaines, les lumières éteintes.
Juste une petite pause dans la chronique ici. Au sujet de cette dernière réflexion du curé Bluteau. Bon… qu’il prévienne les femmes de ne se dévoiler que devant leur mari et dans la chambre à coucher, en 1917, ça peut être compréhensible. Mais de qui il parle exactement lorsqu’il mentionne que certaines doivent le faire les lumières éteintes? Mystère…

Si tu ne peux battre un ennemi, achète-le!

La guerre ne sera pas très longue entre le curé Bluteau et l’hôtel Chibougamo. L’hôtel traine avec lui sa réputation de lieu de débauche de perdition, et les appuis d’autrefois ont disparu depuis belle lurette.
Profitant de cette période de faiblesse, le curé Bluteau ira d’un geste d’éclat en achetant l’hôtel! Et avec son argent personnel, merci beaucoup.
Inutile de l’imaginer derrière le bar en train de servir les clients… ce n’est pas cela qui est arrivé.

Source: site Internet des Frères Maristes

La conversion

Après la conclusion de la transaction en 1919, le curé Bluteau peut maintenant se mettre à l’œuvre pour réaliser ce qui est sans doute sa plus grande réussite : amener à Saint-Félicien une école pour garçons. L’ouverture officielle de cette école se fera en 1926.
Ce rêve se réalisera quelques années plus tard, et l’hôtel Chibougamo ne sera plus qu’un lointain souvenir.
Simon Bluteau deviendra chanoine en 1926. il sera curé de Saint-Félicien de 1917 à 1953. Il décède en 1955. il est considéré comme un acteur important de l’histoire socioreligieuse de la région(1).

L’Hôtel Chibougamo

Outre tout l’aspect folklorique de cet hôtel, outre le fait que ce qui s’y passait à l’époque ne serait aujourd’hui qu’une simple soirée entre personnes consentantes, reste que l’histoire de cet hôtel est fascinante.
Pour revenir à sa fonction première, et sans philosopher à outrance, elle a été à ses débuts la dernière étape avant de prendre un chemin incertain menant vers une richesse encore plus incertaine. Il faut le dire, il fallait une bonne dose de témérité pour s’aventurer ainsi, avec sa pioche et ses chiens, dans cette forêt qui ne voulait pas de vous.
Et qui sait? Peut-être que plusieurs des habitants de la ville de Chibougamau que nous connaissons aujourd’hui ont des ancêtres qui ont séjourné à l’hôtel, en discutant, évidemment, avec quelques jolies dames de Saint-Félicien!

Mesdames: tête droite, nez en l’air, et on passe tout droit!
Source: Image européenne de 1919. Auteur inconnu

Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/
Christian Tremblay, chroniqueur historique
Suggestion de sujet: France Girard.
Note: la dénomination exacte de l’hôtel prend plusieurs formes dans la documentation. Comme il fallait faire un choix, Chibougamo a été utilisé puisqu’il revenait le plus souvent.
(1): Selon le site Internet Lieux patrimoniaux du Canada.

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