Les frères Dumais : Des nobles sans en avoir le titre (1re partie)

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Par Christian Tremblay
Les frères Dumais : Des nobles sans en avoir le titre (1re partie)
Sévérin et Horace Dumais. Deux frères, un même but: participer à construire la région. Source: Généalogie du Québec. Montage: Christian Tremblay

Si, au lieu d’un régime parlementaire, le Canada d’autrefois avait été érigé à partir d’un régime monarchique, la famille que je vous présente aujourd’hui aurait certainement fait partie des nobles de notre région.

Les frères Sévérin et Horace Dumais

L’un était notaire, l’autre, arpenteur. Originaires de la région de Kamouraska, ils firent partie des premiers colonisateurs.
Toutefois, et loin de moi l’idée de diminuer le travail des autres, les Dumais ne se contentèrent pas de planter leur tente, comme on dit.
Point besoin de titre de Baron ou de Seigneur. Nous saurons reconnaître l’apport, plus que significatif, de ces deux frères, qui pratiquaient des métiers différents, mais qui sont, à n’en pas douter, des membres du petit cercle des grands bâtisseurs de notre région!
Faire une seule chronique sur ces deux personnes remarquables demanderait de laisser trop de matière de côté.
Pour cette raison, cette semaine nous allons explorer l’histoire de la famille et parler des réalisations de Sévérin Dumais. La semaine prochaine, il sera question de l’autre frère, Horace.

L’arrivée des Dumais au Québec

L’histoire de la famille Dumais, au Québec, débute avec l’arrivée de Pierre Dumais, dit Rossignol (1714-1803). En 1745 il épousa Anne Chamberland, à Kamouraska.
Cette dernière décède dix ans plus tard à 29 ans. En 1755, Dumais épousa Catherine Michaud, à Rivière-Ouelle. De ces deux unions naîtront quinze enfants.
Ce sont les garçons de ces unions qui abandonneront le nom Rossignol pour ne garder que celui de Dumais. Le suffixe mais ou mas de Dumais, signifiant personne qui demeure sur une terre, dans la langue d’Oïl, qui est un dialecte propre à la région d’origine des Rossignol, au nord de la France.

Exemple des années 1880 du dialecte d’Oïl. Le buan docteu’ pour les vaq’s et les jhvaux . Nous reconnaissons ici notre héritage linguistique! Source: Wikisource

L’un de ces garçons est Vincent (1761-1811). C’est lui qui, sans le savoir, est à l’origine de la lignée des Dumais de la région, dont il est question aujourd’hui. En 1788, Vincent épousa Modeste Langlais.
Le couple Dumais Langlais aura plusieurs enfants, dont Paschal, le père de Sévérin et Horace, nos deux vedettes de ces chroniques.
Ce n’est pas l’objet de la chronique d’aujourd’hui, mais soulignons, en passant, que Vincent Dumais et Modeste Langlais sont également les grands-parents d’un autre grand bâtisseur de la région, le notaire Israël Dumais, de Roberval.

Un scalpe à l’origine de tout pour les Langlais

Si, du côté de la famille Dumais, l’histoire de leur arrivée en sol québécois semble s’être faite sans histoire particulière, ce n’est pas du tout le cas pour la famille de la grand-mère maternelle de Sévérin et Horace Dumais, Modeste Langlais.
Cette branche familiale des Langlais du Québec est originaire de la Nouvelle-Angleterre, et avant cela, de l’Angleterre. Elle s’établit au Massachusetts à la fin des années 1600, mais sous le nom Sargent.

Meurtres, enlèvement, et scalp

Voici comment la famille passe de Sargent à Langlais
Le patriarche, Diggory Sargent, est militaire et premier pionnier de la colonie de Worchester, en 1684. Tout semblait bien se passer dans sa vie de défricheur lorsqu’en 1703, un groupe d’Amérindiens fit irruption dans sa maison.
L’époque étant ce qu’elle était à ce moment, les Amérindiens scalpèrent Sargent et enlevèrent sa femme et les cinq enfants du couple.
En route vers le Canada lors de l’enlèvement, ils tuèrent également la femme de Sargent, Mary, ainsi que possiblement un bébé de quelques mois.

Cette scène, fascinante, est une grande murale à l’intérieur de l’école primaire Vernon Hill. Cette école a été construite sur le terrain même de la maison de la famille Sargent, là où Diggory Sargent a été scalpé et sa famille enlevée. La fresque représente la scène lors de l’irruption des Amérindiens dans la maison. Les familles Dumais et Langlais de cette branche, ayant beaucoup de descendants ici, plusieurs devraient y trouver une signification particulière.
Source: site Internet de l’école primaire Vernon Hill

Un capitaine de l’armée et quelques hommes arrivèrent chez les Sargent pour les sauver, mais il était trop tard. Il enterra Diggory Sargent au pied d’un chêne, sur son terrain.
Quant aux quatre enfants restants, ils furent rachetés par le gouverneur général de la Nouvelle-France de l’époque, Philippe de Rigault.
L’un de ces enfants se nommait Daniel Sargent. Peut-être pour une question de sécurité, on le rebaptisa sous le nom de Louis-Philippe Langlais, à Montréal, en 1707.
Son prénom Philippe fait référence au gouverneur général qui l’avait sauvé, en le rachetant des Amérindiens, et Langlais, sans doute à cause de sa langue parlée.
La plaque commémorative rappelant le malheureux événement.
Source: site Internet de l’école primaire Vernon Hill

En 1718, Louis-Philippe Langlais épousa, à Rivière-Ouelle, Marguerite Lavoie. De cette union naitra Jean-François Langlais, qui lui aura une fille du nom de Modeste Langlais, grand-mère maternelle de Sévérin et Horace Dumais!
Comme je le mentionnais plus haut, parmi les enfants du couple, le père de Sévérin et Horace Dumais, Paschal, que voici…

Paschal Dumais

Nous ne sommes pas encore au Lac-Saint-Jean, mais presque! Un petit arrêt nécessaire du côté du père de nos deux frères Dumais, Paschal Dumais. La période des scalpe est derrière nous, mais la famille Dumais nous garde encore dans l’action.

Paschal Dumais, père de Sévérin et Horace Dumais, notaire et député pendant quelques semaines.
Source: Généalogie du Québec

Paschal Dumais sera notaire dans la région de Cacouna, de 1819 à 1842. Il occupera également diverses fonctions comme greffier, régistrateur adjoint, secrétaire-trésorier de la commission scolaire, etc.
Son épouse, mère de Sévérin et Horace Dumais, était Éléonore Couillard. Le couple aura plus de dix-neuf enfants.
C’est en 1830 qu’il est élu député de Rimouski… mais pour quelques mois seulement.
Cette élection se voulait historique puisqu’elle devait choisir les deux premiers députés du parlement du Bas-Canada. L’aventure débuta bien mal.
Peu après le début de cette première session parlementaire, une pétition est déposée pour destituer Paschal Dumais et l’autre nouvel arrivé, François Corneau. Je vous laisse juger la nature de la requête:
« … de faire et chacun d’eux respectivement traité, nourri, fait boire et enivré diverses personnes ayant droit de vote à la dite élection, dans l’intention d’obtenir leurs votes en leur faveur… donné, alloué et distribué des sommes d’argent et autres récompenses appréciables à prix d’argent, à divers électeurs ayant droit de voter… tant comme prix de leurs votes, que sous prétexte de compensation de perte de temps, pour prix de leurs journées, pour frais encourus ou à encourir pour aller voter, quérir des voteurs en leur faveur… des personnes ayant avec elles des liqueurs fortes et autres boissons enivrantes, fournies et payées par les dits Pascal Dumais et François Corneau… » (1)
Après une enquête, on confirme les faits allégués et les deux hommes sont destitués de leurs fonctions.
Paschal Dumais décède en 1873, à Kamouraska, à l’âge de 74 ans.

Sévérin Dumais

Sévérin Dumais a donc dix-huit frères et soeurs, dont son frère Horace. Sévérin nait à Saint-Georges-de-Cacouna, en février 1840.
Il fait ses études au Collège Saint-Anne-de-la-Pocatière. Il était, à la vue de ses prix, un très bon élève. En 1857, il remporte le premier prix en français et le second en arithmétique. (2)

Sévérin Dumais. Notre vedette de la semaine.
Source: Généalogie du Québec

En 1860, il obtient un brevet d’instructeur pour le français et l’anglais, délivré par le curé Nicolas-Tolentin Hébert, qui était également examinateur pour le comté de Kamouraska à ce moment.
En 1864, il est admis à la pratique du notariat. C’est à ce moment qu’il décide de s’établir dans la région, à Hébertville.

Dans le contexte de recrutement du curé Hébert

Nous venons de le voir, c’est le curé Hébert qui a accordé un brevet d’instructeur à Sévérin Dumais.
Encore aujourd’hui, dès qu’une famille a ses origines dans la région de Kamouraska et qu’en plus il y a eu un passage de cette famille à Hébertville, au début de la colonisation, nous pouvons être certain que le curé Nicolas-Tolentin Hébert ne sera pas très loin dans l’histoire.

Le curé Nicolas-Tolentin Hébert, figure incontournable de la colonisation de la région.
Source: BAnQ

Un parcours de vie exceptionnel et admirable

Comme mentionné au début de chronique, le notaire Sévérin Dumais fait partie des bâtisseurs de notre région.
Loin de se contenter de son rôle de notaire déjà important, il est, pour ainsi dire, sorti de chez lui et pas juste un peu!
Homme de lettres et d’action, il a été un pilier intellectuel pendant toute sa vie ici. La liste de ses réalisations, sans doute encore incomplète, reste impressionnante.
Il achète tout d’abord un lot à Hébertville, qu’il défriche lui-même en même temps qu’il exerce son métier de notaire. Il y construit sa maison.
Cette maison, que nous pouvons voir ici, est encore resplendissante aujourd’hui. Elle a aussi une particularité très surprenante et émouvante. Mais ça, je le garde pour la semaine prochaine…

La maison de la famille de Sévérin Dumais à Hébertville.
Source: site Internet de la municipalité d’Hébertville

En 1867, il épousa, à Chicoutimi, Judith-Honorine Gagné. La bénédiction est faite par le futur Monseigneur Dominique Racine, alors curé. De ce mariage naitront seize enfants, dont la dernière, Yvonne, est décédée en 1981, à 89 ans.
Toujours en 1867, il devient instituteur pour l’école-modèle, en continuant le notariat.
En 1870, il est lieutenant d’une compagnie de milice de réserve de Chicoutimi.
1870 étant l’année du grand feu, il hébergea plusieurs familles et après le drame, il dirigea une délégation qui se rendit dans sa région natale, Kamouraska, pour y demander de l’aide. Il en rapporta une grande quantité de nourriture, vêtements, etc.
En 1871, il devient secrétaire trésorier du conseil.
De 1872 à 1888, il est greffier de cour.
En 1873, il devient président de la commission scolaire du secteur.
1878, membre de la chambre des notaires pour le district de Chicoutimi. Il y sera près de trente ans.
L’une des nombreuses nominations de Sévérin Dumais.
Source: journal Le Saguenay, 1883

En 1881, il devient maire d’Hébertville. Fonction qu’il occupera pendant deux mandats, jusqu’en 1889.
En 1886, il se présente une première fois à une élection pour devenir député de la région. Il termine second.
En 1888, il se présente de nouveau à l’élection partielle et remporte le comté. Il est maintenant député. Il occupera ce poste deux ans, jusqu’en 1890.
En 1899, il est agent des terres de la couronne.
À travers tout cela, il est membre de diverses associations, comme la Société du parler français au Canada, de l’université Laval.
La Maison de la famille Dumais aujourd’hui. Magnifiquement conservée, elle est l’une des plus vieilles maisons de la région encore debout. En passant, elle est à vendre…
Photo: Christian Tremblay. Autorisation: Éléonore Côté, propriétaire.

Fait plutôt cocasse, pendant longtemps, l’église d’Hébertville n’avait pas d’orgue pour les services religieux.
C’est le notaire Dumais et des bénévoles qui, pour accompagner sa femme au chant, amenait avec lui dans sa charrette l’harmonium de son épouse, pour le plaisir des paroissiens. Il a fait cela pendant plus de douze ans!

Décès

Sévérin Dumais est décédé à Hébertville, le 28 avril 1907, à 67 ans. Sa femme, Honorine, vécut jusqu’en 1933. Les deux ont été inhumés au cimetière de leur village, Hébertville.

Sévérin Dumais à l’âge de la sagesse, mais pas de l’inaction!
Source: Généalogie du Québec

Derrière chaque grand homme…

Judith-Honorine Gagné nait en 1847, à Saint-Michel et décède en juillet 1933, à Hébertville, à l’âge vénérable de 86 ans. Une grande foule assistera au service.
À son décès, dix de ses enfants étaient encore vivants. Il nous est difficilement imaginable pour nous, aujourd’hui, de bien considérer la somme de travail que peut représenter d’avoir une si grande famille, dans les conditions de l’époque.
Souvent, nous le mentionnons avec désinvolture, comme si c’était comme ça dans ce temps-là et c’est tout.

Dame Judith-Honorine Gagné. Sans elle…
Source: site Internet de la municipalité d’Hébertville

Pourtant, sans pouvoir en faire une démonstration formelle, nous pouvons nous imaginer que, sans Judith-Honorine Gagné, cette chronique n’aurait jamais été écrite.

Implication et intégrité

Des hommes comme Sévérin Dumais, le Lac-Saint-Jean en a eu quelques-uns. Toutefois, ils font partie d’un groupe restreint qui, à une époque où tout était difficile, est parvenu à aider à construire notre région.
L’idée ici n’est pas de béatifier l’homme, mais de souligner à grands traits que, sans des Sévérin Dumais et des Judith-Honorine Gagné, la région ne serait en rien ce qu’elle est aujourd’hui.

La semaine prochaine

La semaine prochaine, dans la seconde partie consacrée aux frères Dumais, nous allons explorer, c’est le cas de le dire, la vie d’Horace Dumais, arpenteur.
Pour suivre la page Facebook Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/
Christian Tremblay, chroniqueur historique
Note 1: généalogie de la famille Dumais Note 2: Le prénom Sévérin est orthographié de différentes façons dans la documentation. Pour cette chronique, Sévérin reflète l’orthographe utilisée sur la plaque commémorative officielle de sa maison, à Hébertville.

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