Le violon rouge du Lac-Saint-Jean (partie 1)

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Par Christian Tremblay
Le  violon rouge  du Lac-Saint-Jean (partie 1)
Cette semaine, le destin fabuleux d'un violon de la région Source: courtoisie Nancy Beaulieu

Un violon de la région réduit au silence depuis près de cent ans reprend vie!
Vous vous rappelez du film Le violon rouge ? Si vous ne l’avez pas vu, je vous le conseille fortement, que vous aimiez ou pas les violons. En gros, ce film raconte l’histoire fascinante d’un violon au fil des siècles. De sa fabrication à aujourd’hui, nous traversons la vie de tous ses propriétaires, que ce soit en Italie, France, Chine, ou aux États-Unis. D’où venait la teinte rouge du violon? Je ne vais pas le dire, ça fait partie de l’ADN du film.
Si, un jour, vous m’aviez dit que j’allais rédiger un texte historique dont toute l’action se passe ici dans la région, et dont l’histoire s’apparente en plusieurs points à l’histoire du violon rouge , honnêtement, je me serais mis à rire.
Et pourtant, c’est bien le cas, croyez-le ou non. Certes, nous n’irons pas en Chine, mais vous allez vivre cette semaine un truc qui, en théorie, n’arrive jamais, ou du moins, est plus que rarissime.
Le texte de cette semaine et de la semaine prochaine sont l’aboutissement de huit mois de recherche et de démarches diverses. De par sa nature, et vous allez comprendre pourquoi, il n’était pas question d’échapper quelque chose d’important qu’il aurait été difficile à ajouter par la suite.
Mais assez d’introduction. On débute!

Achille Moreau

Achille qui ?! Je sais, vous vous attendiez peut-être à une vedette de la région, un grand bâtisseur célèbre qui aurait eu une histoire ténébreuse que j’aurais déterrée. Eh bien non. Tout débute avec Achille Moreau, de Baie-Saint-Paul. Achille Moreau naît en 1840, de Jean-Baptiste Moreau et Henriette Potvin. Achille (on va l’appeler par son prénom) a terminé sa vie cultivateur à Mistassini. Mais avant, il avait fait un peu de tout: forgeron, menuisier. Bref, c’était un colon comme il y en avait tant d’autres.
Alors, pourquoi donc un Achille Moreau de ce monde serait-il le point de départ d’une histoire fascinante?! Un peu de patience, on va y arriver.

Parcours de la famille Moreau – Vers le Saguenay

Grâce aux divers documents, dont les dates de naissances, mariages et recensements de l’époque, il est possible d’avoir une bonne idée du parcours de la famille Moreau au fil des décennies.
Nous savons que Jean-Baptiste Moreau, Henriette Potvin et leurs cinq enfants, dont Achille, étaient encore à Baie-Saint-Paul en 1840, puisque Achille y est né.
La prochaine date importante est 1845, où se passent deux événements dans la famille. D’une part, la naissance, en avril, de la petite Catherine, qui sera le dernier enfant du couple Jean-Baptiste Moreau et Henriette Potvin. En effet, dès le mois de juillet, Jean-Baptiste décède. Il avait seulement 35 ans.
Ces événements confirment que les Moreau ont déménagé au Saguenay entre 1841 et 1844.
Cette famille fait partie des premières cohortes de colons d’ici. Rappelons que quelques membres de la Société des 21 s’installèrent eux, à partir de 1838, à Grande-Baie.

Parcours de la famille Moreau – Vers le Lac-Saint-Jean

Achille Moreau se retrouve orphelin de père à l’âge de cinq ans. Son aîné, Ovide, a, à ce moment, onze ans. Henriette doit aussi s’occuper de ses autres enfants, Julie, quinze ans, Sophie, dont l’âge n’est pas connu, et la petite Catherine, qui n’a que quelques mois.
Dix ans après le décès de son premier mari, Henriette Potvin épouse, toujours à Grande-Baie, Jean-Baptiste Bouchard. Tout naturellement, les années suivantes coïncident avec le départ de plusieurs des enfants Moreau vers le Lac-Saint-Jean.

Première étape, Saint-Jérôme

En 1861, nous retrouvons au moins deux enfants Moreau (Achille et Ovide) dans le grand secteur Métabetchouan. Le recensement mentionne qu’ils étaient dans un territoire non encore attribué. Ce n’était donc pas à Hébertville, mais sans doute pas très loin, peut-être dans les premiers défrichages de Saint-Jérôme.

Seconde étape, Roberval

Achille, puisqu’il est le centre de cette partie de l’histoire, déménagera ses pénates à Roberval entre 1862 ou 1863. En 1864, le 12 avril, il épouse Eudoxie Bouchard, qui a 16 ans. Nous allons revenir un peu plus loin sur cette dame Eudoxie qui, ma foi, était tout un personnage.

Le recensement de 1871. Achille Moreau est avec sa femme à Roberval.
Source: recensement 1871

Achille disparaît et est présumé mort!

S’il n’y a pas de trace dans les archives d’Achille et Eudoxie à cette époque, Achille et sa femme trouvent tout de même le moyen de se retrouver dans un long texte d’au moins trois journaux de la province! Soit le Journal de Québec, La minerve et L’Écho de Lévis. Nous sommes en 1873. Achille fait comme bien d’autres et quitte la région quelques mois pour aller travailler à l’extérieur pendant que sa femme reste à Roberval. Il quitte pour l’ouest de la province avec un autre homme de Roberval, Louis Paré. Ensemble, ils se rendent dans la région d’Ottawa pour un contrat de construction d’une structure.
C’est après ce contrat, à Montréal, pendant le périple du retour dans la région, qu’Achille se retrouve au centre d’une mystérieuse aventure qui fera dire aux journaux qu’il est présumé mort. En effet, à l’Eagle Hôtel, il demande à un inconnu de le guider vers un endroit où il pourrait s’acheter un manteau. Fort du 100$ qu’il avait amassé à Ottawa, Achille et son guide quittent l’Hôtel, mais ils ne reviennent pas.

Achille Moreau disparaît mystérieusement
Source: journal La minerve

Paré, son compagnon de route, attend quelques jours, alerte et autorités et retourne, seul, à Roberval, apprendre la mauvaise nouvelle à Eudoxie, la femme d’Achille. C’est elle qui, toujours sans nouvelle, alerte les journaux en suppliant les autorités de retrouver son mari.
Eudoxie Bouchard craint le pire pour son mari
Source: journal La minerve

La théorie des journaux est toute simple: Achille Moreau a été assassiné pour ce 100$ gagné à Ottawa.
Nous ne savons pas exactement la façon dont cette aventure s’est terminée, mais chose certaine, Achille Moreau réapparaîtra plus tard, avec soit la peur de sa vie, soit de bonnes explications à donner à Eudoxie!

Troisième étape, Mistassini

Pour Achille Moreau, le chemin menant à son établissement définitif se termine en 1896 alors qu’il déménage sa famille à Mistassini. Nous sommes dans les premières années de colonisation de ce secteur. Il achète un lot au bord de la rivière, tout au bout de la rue Hébert aujourd’hui. C’est à cet endroit qu’il y construit sa première maison.

Secteur de l’établissement de la famille Moreau à Mistassini, au bord de la rivière, face à l’ile.
Source: BAnQ

Au total, Eudoxie Bouchard accouchera plus de quinze fois. Malheureusement, la vie n’est pas facile, puisque les deuils s’accumulent. Seulement quatre de ses enfants survivront: Ovide, Marie-Anne, Rose-Anna et Marie-Louise.
Marie-Anne Moreau (1882-1945), fille d’Achille Moreau. L’une des premières enseignantes de Mistassini avec sa sœur Marie-Louise. Source: Société historique et généalogique Maria-Chapdelaine, P336 Fonds Gaston Coulombe

Fait notable pour Mistassini, Marie-Anne et Marie-Louise Moreau ont été parmi les premières enseignantes du village, et la classe se donnait dans la maison familiale des Moreau.

Achille Moreau, violoneux

Nous voici enfin, après toutes ces belles présentations, à la raison première de faire d’Achille Moreau le sujet de la chronique de cette semaine. Si Achille était tout ce qui a été décrit plus haut, notre monsieur avait également la particularité d’être violoneux et chanteur. Nous ne connaissons pas les circonstances qui amenèrent Achille Moreau à apprendre le violon, mais nous supposons qu’il a acheté son instrument dans les années 1870 ou 1880. Était-ce lors de ce fameux périple en 1873? C’est possible, mais rien ne le démontre.
Ce que nous savons, c’est qu’il en jouait dans les familles et chez lui à Mistassini, et, le plus beau de la chose, il a enseigné la musique à ses enfants, dont son fils Ovide. Ses filles elles, l’accompagnaient à l’harmonium pendant qu’il chantait à l’église.
Pour fin de discussion de cette chronique, nous allons arbitrairement situer l’achat du violon d’Achille Moreau en 1875, tout en étant conscient que cela pourrait être quelques années avant, ou quelques années après.

Le rôle d’un violoneux de village

Nous pourrions bien dire, aujourd’hui, « Bah… après tout, ce n’est qu’un violon ». Y aller d’une telle affirmation serait grandement sous-estimer le rôle de nos musiciens d’antan. Ce rôle a déjà été décrit ici-même lors d’une chronique l’été dernier. Chronique qui, par ailleurs, a été le déclencheur de l’histoire de cette semaine.

Partout dans le monde, le violon a été un instrument privilégié pour amuser et faire danser, même lorsque c’était interdit!
Source: inconnue, image germanique de 1897

À son époque, l’instrument de musique d’Achille Moreau a été beaucoup plus qu’un simple violon. Vous connaissez tous la vie d’enfer de nos ancêtres des années 1800. Ce petit plaisir permettait de danser et rire, l’espace de quelques heures. Plus fort que la religion, le violoneux sortait son instrument de sa cachette et disait aux gens présents « au diable le curé, à soir on s’amuse! »
Oui, définitivement, le violon était un symbole contre lequel l’autorité ne pouvait lutter. Ce besoin de faire autre chose que de souffrir ne pouvait être combattu par une soutane intraitable.
C’est ainsi que le violon d’Achille Moreau fit rire et danser pendant des années. La décennie 1890 se termina sans doute au son du violon d’Achille, puis celle de 1900, 1910, jusqu’à un jour de 1926 où, la vie étant ce qu’elle est, Achille Moreau décède à l’âge vénérable de 86 ans, cinq ans après sa femme Eudoxie.
Vraiment, Achille Moreau, en tant que violoneux de village, mérite une place dans le panthéon régional imaginaire de la musique du peuple. D’ailleurs, pour les gens de Mistassini, vous vous êtes déjà demandé pourquoi il y avait une rue Moreau dans votre patelin? Vous avez maintenant la réponse…

Mais revenons un peu sur Eudoxie Bouchard

Eudoxie, ou Doxie pour les intimes, était un personnage. Il n’y aura pas de mal je crois à imaginer Doxie avec un petit sourire en coin non méchant, car côté folklore, nous sommes servis.
La première chose qui frappe concernant Doxie Bouchard, c’est qu’elle fumait la pipe allègrement. Il faut savoir que cette coutume, chez les femmes, était présente dans ces années. Il n’y en avait pas énormément, mais il y en avait. Ce n’était peut-être pas esthétique, mais pour chasser les nuages de maringouins, ça faisait le travail admirablement.

Eudoxie, ou Doxie Bouchard. Chapeau d’homme, pipe et crucifix. Un ensemble hétéroclite qui, combiné à sa personnalité, en fait un personnage fascinant!
Source: courtoisie Nancy Beaulieu

Aussi, comme on aime bien le dire ici, elle n’était pas barrée pour l’époque. Un jour, elle doit se rendre à Normandin pour vendre ses bleuets. Mais voilà, en chemin, sa charrette a un bris et elle ne peut plus avancer. Le père Pacôme, un Trappiste, passe par là. Doxie l’interpelle et insiste pour embarquer avec lui. Le cheval de Doxie est attaché derrière la charrette du Père et l’étrange duo se remet en route. En chemin, le Trappiste lui offre un cigare, qu’elle allume sans hésiter. Puis, à un moment, elle lance au religieux « Arrêtez! il faut que j’aille dans le bois! ». Le père Pacôme fut bien obligé de patienter le temps que Doxie ai soulagé son envie pressante!
Et, parlant d’envie pressante, on dit que Doxie ne disait jamais non à un petit verre. Un jour, alors qu’elle était avec Achille de retour d’un voyage à Roberval en plein hiver, la glace céda alors qu’ils traversaient une rivière avec leur charrette. Tout tombe à l’eau. Le cheval se noie, pendant que Doxie et Achille peinent à revenir sur la rive. Doxie arrive la première sur la berge et se retourne. C’est alors qu’elle lance à son mari, encore dans l’eau « Achille! sauve la cruche!! »
Voilà, telle était Eudoxie Bouchard, et on aime ça comme ça!
Chose certaine, Achille Moreau le violoneux et Eudoxie Bouchard, moi, j’aurais bien aimé les connaître.

Question d’étirer le plaisir

Voilà, tout est maintenant en place pour la chronique de la semaine prochaine.
Absolument à ne pas manquer la semaine prochaine : Ensemble, nous referons vivre le violon d’Achille Moreau après près d’un siècle de silence. Vous découvrirez son chemin parcouru depuis 1875, ses propriétaires, comment il a refait surface et surtout, en audio, vous aurez le plaisir d’écouter l’instrument qui aujourd’hui, reprend du service avec une vedette musicale de la région !
Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/
Christian Tremblay, chroniqueur historique
Remerciements
– Nancy Beaulieu, pour tous les détails donnés au sujet de sa famille.
– L’équipe de la Société historique et généalogique Maria-Chapdelaine, en particulier Frédérique Fradet, pour les recherches.
Sources:
– Livre Une merveilleuse odyssée, tome VI, A. Daniel. Plusieurs témoignages.
– Frédérique Fradet. Dolbeau-Mistassini dans tous ses sens, Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine
– Généanet.com

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Simard Louis-GeorgesDiane Gagnon Auteurs de commentaires récents
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Diane Gagnon
Invité
Diane Gagnon

Très intéressant. J’ai hâte à la suite. Je suis originaire de ce coin de pays et son histoire m’intéresse.

Simard Louis-Georges
Invité
Simard Louis-Georges

J’ai aussi découvert dans la cave de la maison familiale le violon de mon père cachée entre le solage de la maison et les soliveaux. Mon père est décédé en 1992 à l’âge de 81 ans. Il aurait reçu lui-même ce violon de son père Séverin Simard vivant à Chicoutimi comme cadeau de mariage en 1942. Parti volontaire pour l’armée canadienne lors de la Seconde Guerre Mondiale. Il était dans les communications, corps d’armée particulier dans les Forces armées, il n’était pas du 22 e Régiment mais plutôt sous les ordres du Général Patton. Il fut affecté en Islande près… Read more »