La grande tueuse de 1918 (2e partie) Nos morts

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Par Christian Tremblay
La grande tueuse de 1918 (2e partie) Nos morts
Pierre Tombale de la famille Dubois. Nous retrouvons sur notre territoire plusieurs de ces pierres qui, malheureusement, témoignent de terribles drames au sein d'une même famille, en octobre et novembre 1918. Source: courtoisie Serge Champagne, fichier GÉNÈSE de la Société historique du Lac-Saint-Jean

Hébertville, 12 octobre 1964

Destinataire: M. J.J. Desbiens, Baie-Comeau
«Mon cher enfant,
Si tu ne changeais pas si souvent d’adresse, tu recevrais mes lettres. Au commencement d’octobre je t’ai écrit, mais je suppose que nos lettres se sont rencontrées, je l’ai adressée à Labrieville.
Il n’y a pas grand nouveau depuis, cependant je dois te dire que nous avons eu la première neige dans la nuit de mardi à mercredi dernier, quatre4 pouces de neige pour le 7 octobre c’est pas ordinaire.
Les animaux étaient tous aux champs, il a fallu les mettre à l’étable pour leur donner à manger. Cependant à Saint-Jérôme il n’a presque pas neigé. Cependant vendredi il n’en restait plus. Il y a encore du grain pas coupé, et il est tout renversé.
Aujourd’hui, jour d’action de grâce, ça me rappelle qu’en l’année 1918 la grippe espagnole faisait ses ravages, tu dois bien te rappeler de cela tu avais été renvoyé du séminaire pour cause de maladie. Tu avais alors 14 ans si je me rappelle.
Je ne sais si tu te souviens de l’arrivée d’un frère André, après je suis tombé malade et la grand’maman et la tante Marie Laure, cependant personne de notre famille n’est mort, chez Dubois il en est mort trois. Te rappelles-tu des soldats qui étaient campés dans la maison des forestiers, au nombre de 40.
Hier dimanche le 11 octobre voilà que je suis grand-père pour la cinquantième fois. Angéline a mis au monde sa sixième, une fille de huit livres. C’est vieux ça grand-père, la vie continue son petit train.
C’est tout pour aujourd’hui.
Saluts affectueux à tous.
Ton père JDD»

Un souvenir ancré pour toujours

Cette lettre d’un père à son fils, datée de 1964, illustre bien combien l’épidémie de grippe espagnole marqua ceux qui y ont survécu.
Un demi-siècle plus tard, cette période de l’Action de Grâce faisait revenir à la surface de douloureux souvenirs… Et pour cause. Plus souvent de près et très rarement de loin, la maladie a touché tout le monde.
Dans sa lettre, M. Desbiens mentionne qu’une famille Dubois a perdu trois membres. Ces personnes étaient Jean Joseph Dubois, 15 ans, mort le 30 octobre, Edmond Louis Dubois, 8 ans, mort le 31 octobre, et Géraldine Dubois, 13 ans, décédée le 3 novembre.

Le fil des événements

Semaine du 3 octobre

Nous nous sommes laissés, la semaine dernière, sur la semaine du 3 octobre 1918. À ce moment, il y a quelques cas dans la région.
Le journal Le Colon n’en fait pas mention, et le Progrès du Saguenay publie un avis du Bureau d’hygiène, qui laisse perplexe dans son entête, à savoir qu’ils ne voulaient pas en parler avant l’apparition des premiers cas et qu’ils étaient restés un peu indifférents. Revoici l’entête en question:

Communication du directeur du Bureau d’hygiène, publiée dans le journal Progrès du Saguenay. Un aveu bien particulier, dans les circonstances.
Source: journal Progrès du Saguenay, 3 octobre.

Semaine du 10 octobre

Le directeur du Bureau d’hygiène du Saguenay en remet en annonçant que le mal est sous contrôle et qu’il n’y a pas à s’alarmer. Pour le Lac-Saint-Jean, Le Colon reste encore muet.
Pourtant, presque partout ailleurs, l’hécatombe est débutée. Dans la seule journée du 10 octobre, plus de 125 cas à Montréal. À Québec, c’est la même chose. On ferme les théâtres, les écoles, on limite les déplacements. À Trois-Rivières aussi, on compte déjà les morts.

Semaine du 17 octobre

Le journal Le Progrès du Saguenay tombe au combat. Il n’y a pas de publication. L’épidémie est bel et bien dans la région et déjà assez avancée pour perturber la bonne marche de la société.
Le journal Le Colon, lui, constate qu’il y a plusieurs cas et annonce qu’il est possible qu’il ne soit pas publié la semaine suivante.

Les employés du Colon n’y échappent pas…
Source: journal Le Colon, 17 octobre 1918

Le texte de l’article montre bien que le Lac-Saint-Jean est, lui aussi, gravement affecté. Mais ne cherchez pas dans cette édition du Colon du 17 octobre le moindre article sur la prévention et des instructions des autorités, vous n’en trouverez pas.

Semaine du 24 octobre

Le Colon ne publie pas. Même chose pour Le Progrès du Saguenay. Ainsi, du côté des médias, c’est un silence lourd qui empêche toute initiative d’une diffusion efficace d’information et de prévention.
Nous pouvons supposer que, pendant ce temps, les gens de la région font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont appris de leurs parents.
Les quelques médecins ne peuvent évidemment pas suffire à la tâche.
Nous sommes au pire de l’épidémie dans la région. Tous les lieux publics, ou presque, sont fermés et les écoles également.

Après l’épidémie, on ira jusqu’à prétendre que le fait d’avoir fermé les églises a fait plus de victimes que la maladie, en privant les fidèles de leur lieu de culte.
Source: Journal Le Colon, novembre 1918.

Pour que chacun puisse bien mesurer l’ampleur de la situation au pire de la crise, nous allons prendre un village au hasard et faire la liste des décès. Du moins, ceux qui sont connus à ce jour.

Saint-Gédéon

17 octobre, Marie Boivin, 72 ans.
18 octobre, Alma Tremblay, 16 ans, décède à l’École normale de Chicoutimi. Inhumée à Saint-Gédéon.
22 octobre, Johnny Girard, 22 ans, décède à l’hôpital militaire de Lévis. Inhumé à Saint-Gédéon.
23 octobre, Marguerite Néron, 24 ans.
23 octobre. Eugène Tremblay, 24 ans.
23 octobre, Jean Lessard, 25 ans.
24 octobre, Noël Boily, 49 ans.
26 octobre, Amarilda Tremblay, 20 ans.
29 octobre, Ludger Fortin, 25 ans.
29 octobre, Hélène Claveau, déjà malade de la tuberculose, 40 ans.
30 octobre, Aurélie Claveau, 18 ans.
30 octobre, Desneiges Simard, 18 ans.
31 octobre, Azarias Lessard, 9 ans.
1er Novembre, Jeanne-Ida Gagnon, 20 mois.

Semaine du 31 octobre

Le Colon ne publie toujours pas. Après deux semaines d’absence, Le Progrès du Saguenay reprend du service.
Le journal s’excuse et confirme ce dont nous pouvons nous douter: son personnel a été gravement atteint par l’épidémie et les obstacles étaient insurmontables. Dans son édition, des listes interminables de noms de personnes décédées.

L’hécatombe

Impuissante, la région ne peut que compter les morts. Il y en a partout et en grand nombre. À Saint-Jérôme (Métabetchouan), on annonce plus de 300 cas. C’est ainsi dans tous les recoins et les cimetières se remplissent un peu plus à chaque jour qui passe.
À Roberval, on annonce le décès de 53 adultes. En étant conservateur et en appliquant un taux de mortalité de 3%, nous arrivons à 1 700 cas pour cette ville qui, à l’époque, compte environ 3 500 personnes pour tout le sous-district.
C’est au moins 50% de la population qui a été atteinte dans ce scénario conservateur, puisque le chiffre de 53 décès ne compte même pas les enfants.
À Mistassini, c’est l’hécatombe. Douze adultes sont inhumés la même journée…
À Val-Jalbert, c’est 14 personnes en 16 jours qui décèdent, pour une population de 800 habitants.

Semaine du 7 novembre

En certains endroits, on remarque une baisse du nombre des nouveaux cas quotidiens, mais pas partout. Si un village avait été oublié par le virus, il revient y faire son travail. Le pire de la crise est maintenant derrière la région.

Le retour spectaculaire du journal Le Colon, de Roberval

L’édition du 7 novembre 1918, du journal Le Colon mérite, je crois, que nous nous y attardions attentivement. Il n’y a pas de liste des personnes décédées, mais un long, très long éditorial, digne de mention!
Ce texte, oublié, apporte un éclairage certain sur la gestion de la crise dans notre région. L’intérêt ici n’est pas d’accuser, mais de constater.
Le tout en mettant en relief la communication du début de la part du Bureau d’hygiène du Saguenay, qui avouait son insouciance dans des mots à peine voilés.

Le prétexte de l’éditorial

L’esprit du texte poursuit un but final: il reproche aux autorités la fermeture des églises pendant l’épidémie, coupant ainsi les fidèles de leur institution tellement importante à l’époque.
Si, en 2018, il est évident que cette décision de fermeture, tout comme celle des écoles et autres lieux publics, était une bonne initiative, le contexte de 1918 fait voir les choses autrement.
Même à cela, ce n’est pas le but du texte qui est fascinant, mais bien les arguments utilisés. Ce sont ces arguments qui, cent ans plus tard, permettent de mieux comprendre, autant qu’il est possible de le faire.
Voici, sans coupure, un extrait du texte, qui présente ces arguments. À chacun de juger par la suite.
«Nous n’hésitons pas à dire que le conseil provincial d’hygiène a commis une erreur grossière en décrétant la fermeture des églises. Cette mesure semble d’autant plus étrange et d’autant moins justifiable que ce savant corps a négligé, par ailleurs, de prendre les mesures les plus élémentaires pour enrayer le fléau.
Pour empêcher le mal de se propager, le bon sens imposait, comme première précaution et première nécessité, l’isolement des malades. On a laissé errer les membres des familles infectées et on a entravé la liberté des personnes saines.
Dès que le fléau a fait son apparition et que sa gravité fut établie, le conseil d’hygiène devait décréter la formation, dans chaque municipalité, d’un comité de surveillance et d’un comité de secours.
Un comité de surveillances afin de reconnaître les familles atteintes par la maladie et de les isoler; un comité de secours pour donner à ces familles les soins que les circonstances requéraient.
Si on avait pris ces moyens, à la portée des intelligences les plus modestes, on aurait vite contrôlé le fléau, et l’on n’aurait pas eu à fermer les églises.
Et pendant que l’on décrétait cette mesure extraordinaire, que faisait-on pour supprimer une foule d’autres causes de propagation du mal?
Quelles mesures prenait-on pour assurer l’existence de parfaites conditions d’hygiène dans les hôtels, dans les magasins, dans les bureaux de poste, sur les convois de chemin de fer, dans les gares, etc.? Le public, qui a pu apprécier le travail qui s’est fait, donnera la réponse.
Bref on a donné trop de chances au mal de se propager…»

Dans son long éditorial, Le Colon remet en question la gestion de l’épidémie par les autorités. Selon le journal, toutes les mesures n’ont pas été appliquées, afin de limiter l’accès aux lieux publics et des mesures d’hygiène n’ont pas été respectées.
Source: Journal La Minerve

Il semble bien que nous nous retrouvions dans une situation où l’autorité, au niveau provincial, a clairement émis des obligations strictes aux municipalités (voir la liste de ces obligations dans le texte de la semaine dernière), mais dont l’application a fait gravement défaut au niveau local.
Reste toute la question du Pourquoi ça s’est passé comme ça?, mais nous n’irons pas jusque-là aujourd’hui.

Semaine du 14 novembre

On signale quelques nouveaux cas seulement. Selon les autorités, l’épidémie est considérée comme étant terminée.

Semaine du 21 novembre

Un peu partout, c’est la réouverture des écoles et l’heure des bilans, qui est catastrophique.

Semaine du 28 novembre

Chicoutimi annonce plus de 2 000 cas, mais ce chiffre est une estimation.

Enterrer des personnes vivantes?

Cet aspect malheureux de l’épidémie doit être mentionné, mais inutile de s’y attarder trop longtemps. Lorsque nous imaginons ce qui pourrait nous arriver de pire, se réveiller dans une tombe sous la terre, est certainement dans le haut de la liste.
Est-ce arrivé en 1918? Sans doute que oui, puisque ce type d’événement existe depuis toujours. Combien il y en a eu? Impossible à dire, puisque, pour le savoir, il aurait été nécessaire de revisiter les cercueils quelque temps plus tard.
Au Québec, la documentation mentionne quelques cas, où des gens ont été retrouvés retournés dans leur tombe, ou avec des cheveux dans les mains. Ceci a été constaté lors de transfert de cimetière d’un endroit à un autre.
Dans l’empressement d’enterrer les personnes décédées de la maladie et vu l’avancement de la médecine en 1918, ce n’est pas si surprenant, tout en étant extrêmement triste et dramatique.
La région du Lac-Saint-Jean n’étant pas sur une autre planète et ayant les mêmes coutumes que toutes les autres régions du Québec, personne ne peut prétendre que ce n’est pas arrivé ici.
Des rumeurs à ce sujet ont longtemps circulé, concernant le cimetière de Val-Jalbert. Curieux d’en savoir plus, j’ai déjà posé la question à Mme Claudette Martel, auteure du livre Les enfants de Val-Jalbert.
Mme Martel a recueilli les témoignages de plusieurs dizaines de personnes pour la rédaction de son livre. Personne, à aucun moment, n’a mentionné ce fait. Soit ces rumeurs ne reposaient sur rien, soit ce sujet est tabou encore aujourd’hui.

Une punition de Dieu

Tout comme cela avait été le cas lors du Grand feu de 1870, plusieurs y ont vu une punition de Dieu pour les péchés des hommes, qui, selon eux, faisaient passer le matériel avant leur religion.
Le journal Le Colon publia cet article en novembre, moment où le temps à la réflexion était de retour, à la suite de la panique des semaines précédentes.

Une autre fois, l’épreuve est une punition de Dieu pour les péchés des hommes.
Source: Journal Le Colon, novembre 1918

Autres cas malheureux

Johnny Tremblay

Même si tous les décès sont tragiques, le cas de la famille Tremblay, de Saint-Gédéon, attire l’attention. M. Johnny Tremblay, de ce village, se rend à l’Ascension pour les obsèques de son fils Georges, décédé de ce virus le 2 novembre.
Malheureusement, rendu sur place, Johnny Tremblay sera à son tour victime de l’épidémie qui sévissait dans la famille de son fils et décéda seulement six jours plus tard, le 8 novembre.

M. Johnny Tremblay décède de la grippe, alors qu’il était en visite dans la famille de son fils, qui venait tout juste lui également de mourir du même mal.
Source: Société historique du Saguenay, P002%2cS7%2cP01147-08

Louis Matte

M. Louis Matte, de Saint-Méthode, décède le 11 novembre à l’âge de 35 ans seulement. Il était le fils de Damase Matte et Marcelline Gauthier.

M. Louis Matte 35 ans.
Source: courtoisie Guylaine Larouche

Antoinette Gagné

Antoinette Gagné nait en mai 1901. Elle est la fille de Joseph Auguste Gagné, fils d’Auguste Victor gagné, famille de Péribonka.
«Jeudi, le 2 d’octobre, fête des Saints Anges Gardiens et jour consacré à honorer la Très Ste-Vierge, s’éteignait, à l’âge de 17 ans, Antoinette Gagné fille d’Auguste Gagné (jr), cultivateur de cette paroisse.
Elle a vu venir la mort avec le calme que donne la foi. Protégée sans doute par la Très-Sainte Vierge, car elle lui était consacrée et dévouée, elle a eu le bonheur de mourir, munie du secours de notre sainte religion.
Bien que Mlle Gagné fût atteinte, depuis longtemps, d’une cruelle maladie qui devait la conduire au tombeau, le dénouement fut prompt et imprévu, n’ayant pris le lit qu’une seule journée, car quelques jours auparavant elle pouvait encore se rendre à l’église chercher, là, dans la sainte communion, la force et le courage de supporter ses peines et ses souffrances.
En effet, jamais pendant sa maladie on ne l’a vue triste ou abattue, au contraire elle était toujours joyeuse et résignée à la volonté de Dieu, jamais aucune plainte, qui puisse ternir sa couronne immortelle, n’est sortie de sa bouche.
Aussi Dieu l’a trouvée mûre pour le ciel et il est venu la ravir à l’affection de ses parents.»

La famille Gagné en 1916, dans l’ancien village de Bienheureuse-Jeanne-d’Arc, près de Péribonka. Sans en avoir la certitude, nous pouvons présumer que la jeune Antoinette se trouve parmi les enfants, puisque cette fête, en l’honneur d’Auguste Victor Gagné, réunissait toute la famille.
Source: Société historique du Saguenay, P2-S7-P10385-3

Un devoir de mémoire

La chronique de cette semaine se voulait surtout un devoir de mémoire envers toutes ces personnes décédées. Pour la grande majorité, elles avaient la vie devant elles.
Vie qui se termina abruptement après quelques jours, ou quelques heures, d’une maladie qu’elles eurent à peine le temps de combattre.
Site Internet Saguenay-Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://slsjhistoire.com/
Christian Tremblay, chroniqueur historique
Note 1 : Courtoisie Laval Desbiens. Lettre conservée par M. Desbiens, fils de l’auteur.

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