Anne-Marie Siméon, la vie fascinante d'une femme d'exception

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Par Christian Tremblay
Anne-Marie Siméon, la vie fascinante d'une femme d'exception
Anne-Marie Siméon racontant son histoire. Une force de la nature! Source: livre Un monde autour de moi, 1997, Les éditions JCL

Depuis maintenant presque un an que cette chronique historique est publiée à toutes les semaines, vous avez vu défiler plusieurs hommes. Que ce soit les histoires d’Horace Jansen Beemer, Armand Bolduc, Peter McLoed, Pascal Horace Dumais, Damase Boulanger, et plusieurs autres. Toutes ces histoires, chacune dans leur contexte, étaient fort intéressantes. Toutefois, vous l’aurez remarqué, nous n’avons ici que des hommes. Il était temps, je crois, de mettre une femme à l’avant-plan, et c’est ce que nous ferons cette semaine.
Cette disproportion, que nous retrouvons très souvent lorsque nous parlons d’histoire, est plus une question de disponibilité de la documentation que d’une mauvaise volonté, loin de là.
Contexte socio-culturel de l’époque oblige, l’histoire est souvent une affaire d’hommes. C’était eux les maires, notables, aventuriers et autres. C’était d’eux dont on parlait et qui faisaient les manchettes des journaux.

Pourquoi Anne-Marie Siméon?

La vie d’Anne-Marie Siméon aurait tout aussi bien passer inaperçue dans notre histoire régionale. Heureusement, un auteur, Camil Girard, prit le temps d’aller s’asseoir avec elle et de lui faire raconter sa vie, son village, ses aventures. C’est donc beaucoup grâce au travail de M. Girard que nous pouvons, encore aujourd’hui, apprécier la vie de cette aventurière hors du commun.
Anne-Marie Siméon est avant tout un symbole. Elle fait partie de l’une des dernières générations d’Innus qui peuvent prétendre avoir eu un mode de vie ancestrale. Dans sa jeunesse, la chasse n’était pas une activité récréative mais une question de survie.
C’est dans cet esprit que nous devons lire la chronique historique de cette semaine.

Couverture du livre Un monde autour de moi, rédigé par M. Camil Girard.
Source: Les éditions JCL

La genèse

Anne-Marie Siméon nait à Mashteuiatsh le 17 septembre 1904. Sa mère est une blanche de Saint-Prime, Mme Amanda Fortier. Son père est un Amérindien de la Côte-Nord, M. Thomas Siméon. Elle passera toute son enfance à accompagner son père à la chasse. Sa mère dû apprendre la langue locale et les coutumes pour s’intégrer à la communauté du village.
Comme tous les enfants de Mashteuiatsh de l’époque, Anne-Marie Siméon ne va pas souvent à l’école. À peine quelques semaines par été lorsque la famille est au village. C’est ainsi que de toute sa vie, elle n’ira jamais plus loin que la troisième année primaire.

L’apprentissage

Anne-Marie Siméon apprend le métier de chasseuse à la dure. Son père lui donne sans cesse des défis. Elle en décrit un ici: « On va te mettre debout dans le canot, tu vas voir que ça va parcher. »
« La première fois que j’ai monté le rapide, j’avais fait un bon boutte. Mon père l’a monté. Il y avait toute la famille dans le canot; il y avait tous les enfants et ma tante. Je me suis essayée à nouveau de monter le rapide. J’ai donné un bon coup de bras pour embarquer sur le dessus de la petite pointe, c’est là que c’était dur. J’ai réussi. J’étais fière de moi. C’est comme ça que je me suis habituée. Il fallait que je le fasse. Quand tu n’es pas habituée, ça ne marche pas. J’étais assez forte pour faire ça et je n’avais que quatorze ans. »
L’enfance d’Anne-Marie Siméon se passe ainsi. Dans la forêt avec sa famille, elle apprend en temps réel tout ce qu’elle doit savoir pour survivre dans cet environnement qui ne laisse que rarement un répit.

Des Innus de Pointe-Bleue à la fin du 19e siècle. À une époque où leur mode de vie traditionnelle prenait encore une grande place.
Source: Livernois, image du domaine public

La rencontre de son mari

Ce n’est pas lors d’une fête au village, une réunion de familles ou dans le cadre d’une activité sociale qu’Anne-Marie Siméon rencontra l’homme qui devint son mari quelques années plus tard. Non. Cette rencontre se fit dans le romantisme… de la forêt et de la chasse!
C’est en plein bois, alors qu’elle accompagne son père, qu’ils croisent William Valin. Celui-ci lui demande son âge, mais elle refuse de répondre. Il insiste. Elle finit par avouer qu’elle n’a que 14 ans. Valin lui dit alors qu’il va revenir l’année d’après.

Anne-Marie Siméon à l’aventure. Jamais elle ne cessa d’être ce qu’elle était.
Source: courtoisie Carine Valin, petite-fille d’Anne-Marie Siméon

L’année suivante, Valin revient la voir tel que promis. C’est à ce moment que ce dernier va voir le père d’Anne-Marie et lui demande la main de sa fille. La réponse du paternel est savoureuse:
« Ça me coûte un peu, j’ai rien qu’elle pour m’aider. Elle portage jusqu’à son canot. Ça me coûte quasiment de la donner parce que c’est elle la plus vieille. Je n’ai pas d’autres garçons qui sont assez grands pour m’aider. On va essayer. On va être ensemble pareil.»
Le couple se maria en 1921 à Mashteuiatsh. Ils seront plus de cinquante ans ensemble.
Le couple eu neuf enfants sous le patronyme Valin Volant .

Accoucher en forêt

C’est l’un des aspects de la vie de chasseur que nous oublions souvent. Les probabilités d’accoucher dans la relative sécurité du village se résument à quelques semaines par année. Le reste du temps, pas le choix, on accouche en plein bois, et souvent à ciel ouvert.
Ce qui est fascinant ici, c’est que la documentation disponible à ce sujet va toute dans la même direction, à savoir que ce n’était pas si difficile que ça pourrait le paraître. Bien sûr, pas question de confort, mais avec une bonne technique et l’aide adéquate, tout se passait généralement sans problème particulier.
Anne-Marie Siméon ne fait pas exception à la règle. Plusieurs de ses enfants naquirent en pleine forêt dans des tentes ou abris de fortune, et parfois même sur un lit de branches de sapin, à ciel ouvert.

Anne-Marie Siméon à son tentement de pêche.
Source: courtoisie Carine Valin, petite-fille d’Anne-Marie Siméon

Si l’accouchement comme tel se passait bien, par la suite, il fallait le gérer, ce bébé! D’après le témoignage de Mme Siméon, ce bout-là était moins facile. Elle décrit ainsi le périple du retour à la civilisation après un accouchement en forêt:
« Le lendemain matin (après l’accouchement) de bonne heure, les gars sont arrivés. Il y avait M. Jack Simpson qui était avec eux. Il y avait une de mes soeurs aussi. Jeannette était venue. Ils ont portagé le bébé. Ils ont portagé Berthe qui n’était pas capable de marcher. Hélène n’était pas assez grande pour marcher dans le portage. Il n’y avait pas d’eau dans le portage, c’était beau. C’est comme ça qu’on s’est rendu chez mes parents. On est resté là une escousse. Je pense que le bébé n’avait que quatre jours. Je ne sais pas comment j’ai fait, avoir une santé de fer de même.
C’était dur! Je pensais vraiment que j’allais mourir. J’ai quasiment perdu connaissance quand j’ai embarqué dans le canot. »

La vie d’Anne-Marie Siméon

La vie active d’Anne-Marie Siméon est une succession d’aventures.
Voici un exemple où ils ont manqué de nourriture pendant un mois: « Nous avons déjà complètement manqué de nourriture dans le bois. Ça avait duré un mois. Cette fois-là, le printemps était arrivé au mois de mars. C’était trop de bonne heure. Il avait mouillé quasiment pendant 15 jours. On était encore aux Fourches, aux Fourches Manouane. J’étais enceinte de Raymond, celui qui est policier. J’étais enceinte de quatre mois. » … « Les enfants fendaient le bouleau. En dessous de l’écorce, il y a comme de la sève. Ils mangeaient ça. »

Malgré cette vie exigeante, il y avait de petits plaisirs!
Source: courtoisie Carine Valin, petite-fille d’Anne-Marie Siméon

La première vraie maison

Une année, alors qu’elle ne partit pas à la chasse avec son mari, ils décidèrent d’un commun accord qu’elle allait construire une maison pendant l’absence de celui-ci. Sauf qu’elle ne connaissait rien à la construction, ni aux matériaux nécessaires!
Qu’à cela ne tienne. Avant de quitter, son mari lui donna 300$ pour construire la maison.

À la cuisine. Pas de luxe, mais était-ce vraiment nécessaire?
Source: courtoisie Carine Valin, petite-fille d’Anne-Marie Siméon

Elle se rendit donc à Roberval rencontrer le patron du moulin à scie. Elle lui explique son projet en disant qu’elle ne savait pas trop de quoi elle avait besoin pour se partir . Celui-ci la conseilla sur les premières étapes. Toutefois, 300$, ce n’était pas assez, même pas de quoi avoir des murs et un toit. Elle négocia avec le patron de la scierie un prêt d’un autre 300$.
Avec 600$, elle pourrait faire sa structure et le toit. Pour le revêtement extérieur, ça devrait attendre.
Ensuite, elle du franchir une autre étape: convaincre le conseil de bande de lui donner un terrain. Elle alla rencontrer M. Alfred Delaboissière, qui était l’agent responsable de la réserve pour le gouvernement à ce moment.
Après discussion, Delaboissière prit le parti de Mme Siméon et lui dit qu’il parlerait aux conseillers de la réserve. Delaboissière convainquit tout le monde sauf une personne qui s’opposait à lui donner un terrain, car le mari de Mme Siméon n’était pas natif de Mashteuiatsh. Encore une fois, M. Delaboissière intervint auprès de celui-ci et un petit coin de terrain lui fut donné.
Anne-Marie Siméon construisit sa propre maison. Rien de bien grandiose, mais juste correct pour le moment.
Elle décrit sa première maison en ces termes: « Quand mon mari est arrivé aux Fêtes, j’avais une porte et deux châssis de chaque côté. Ce n’était pas bien grand. J’avais un beau gros poêle dans le milieu. Il était content quand il est arrivé. » … « Il n’y avait pas de clabord, il y avait seulement un double de planches. Quand je suis entrée là (emménagée), il y avait des noeuds de partis sur des planches. Mais il fallait bien que je rentre, il y avait de la neige et je restais dans une tente. Les noeuds étaient partis et on voyait toute la lumière en dedans. »
Comment elle a terminé sa maison? Avec l’argent amassé l’été suivant en « allant aux beluets. »
Encore une fois, notre beluet venait au secours d’une famille de la région.
Après le décès de son mari, elle se bâtit même deux chalets. L’un au bord du lac Saint-Jean et l’autre à Saint-Thomas.

La vie politique

Si la chasse a occupé la grande majorité de sa vie, Anne-Marie Siméon a été politicienne pendant un mandat de trois ans à Mashteuiatsh. Elle a été élue en 1957.
Il est important, je crois, de noter ici cette grande différence concernant la place de la femme en politique entre les blancs et les peuples autochtones. À cette élection du conseil de bande de 1957, un total de vingt personnes se présenta pour être élues comme conseillers. Sur ces vingt personnes, il y avait quatre femmes!

Le journal annonce l’élection de 1957. Anne-Marie Siméon y sera élue.
Source: journal Le Progrès du Saguenay, juillet 1957

Outre les comités où elle siégeait dans ce conseil, elle agissait aussi à titre d’interprète:
« J’ai été conseiller, j’ai été élue. Je suis allée trois ans conseiller. Ils ne voulaient pas me lâcher, ils m’auraient embarquée pareil tu sais. Moi, je parlais avec l’agent et avec tout le Conseil qu’il y avait là. Je parlais aux Indiens, on se comprenait, ils n’avaient pas de misère pantoute. Pour faire comprendre quelque chose à un Indien, il faut le répéter en indien. Ça fait que moi, je répétais tout ça dans ma langue, ça ne me fatiguait pas pantoute. »
« Je m’ennuie à en mourir! »
C’est elle qui, finalement, préféra la chasse à la vie de conseillère. Pour reprendre ses mots, elle s’y ennuyait à mourir.
C’est dans son language coloré, mais exprimant sa vraie nature, qu’Anne-Marie Siméon démissionne de son poste pour retourner en forêt avec les siens:
« Je ne peux pas toujours rester icitte avec vous autres de même et pas être payée. Il faut que je m’en aille faire la chasse. Je ne suis pas une personne pour travailler dans un bureau, je suis un chasseur, moi, coudon. Un chasseur, quand c’est l’automne, il faut qu’il monte. C’est du plaisir. Dans le bois, les chasseurs vivent tranquilles. Ils sont bien. Je m’ennuie à en mourir. Il faut absolument sortir de cette cabane-là. Ce n’est pas fait pour être renfermé, ça, un Indien. »
Devant un autre tentement.
Source: courtoisie Carine Valin, petite-fille d’Anne-Marie Siméon

Les vieilles personnes

Voici un enseignement qu’Anne-Marie Siméon a reçu de son père à propos des personnes âgées. Cet homme, né dans la seconde moitié des années 1800, avait sans doute hérité de cette philosophie de ses propres parents, bien avant.
« Anne-Marie, du monde qui est vieux, il ne faut jamais être polisson envers les vieux. Il faut toujours donner une chance aux vieux, si tu veux vivre longtemps. Une personne qui ne garde pas les vieux, ce n’est pas une bonne personne. Parce que les vieux ont besoin d’être protégés aussi. »

Anne-Marie Siméon, la vie fascinante d’une femme d’exception

Dans la chronique historique de cette semaine, pas de feu meurtrier, pas de geste héroïque. Non, rien de spectaculaire qui vous a fait reculer sur votre divan ou votre chaise. Anne-Marie Siméon n’a pas changé le monde au sens large du terme. Pourtant, et malgré cela (peut-être même à cause de cela), elle a été un modèle pour ses proches.

Anne-Marie Siméon, un modèle de détermination, d’intégrité et de vie gagnée à la dure. Toutefois, à lire ses propos, impossible de ne pas se dire qu’elle recommencerait demain matin.
Source: livre Un monde autour de moi, 1997, Les éditions JCL

Une vraie chasseuse qui n’avait peur d’aucun défi de la vie quotidienne, une mère de famille qui a accouché dans les bois, plusieurs centaines de voyages de chasse, une intégrité à toute épreuve et un instinct de survie appri de ses ancêtres.
Était-elle parfaite? Sans doute que non, puisque personne ne l’est. Mais sans l’ombre d’un doute, Anne-Marie Siméon, bien cachée dans un recoin de notre histoire, a porté une partie des fondations de ce que nous sommes aujourd’hui comme région.
Reste maintenant à savoir ce que nous allons faire de cet héritage…
Page Facebook Saguenay et Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://www.facebook.com/histoirelacstjean/
Christian Tremblay, chroniqueur historique
Note: les citations sont tirées du livre Un monde autour de moi, 1997, Les éditions JCL. Auteur: Camil Girard.

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