Hébertville-Station: renaître de ses cendres… trois fois plutôt qu'une!

Photo de Christian Tremblay
Par Christian Tremblay
Hébertville-Station: renaître de ses cendres… trois fois plutôt qu'une!
En 1943, un panage de fumée impressionnant s'élève dans le ciel. Hébertville-Station est en feu. À gauche de la photographie, des chaises et autres objets que les familles tentent de sauver en vitesse. Source: inconnue

J’ignore si le mot résilience peut s’appliquer à un village en tant qu’entité. Mais si c’est possible, force est de constater qu’entre 1930 et 1943, le village d’Hébertville-Station a fait preuve d’une résilience assez spectaculaire. C’est en crescendo que le pire ennemi d’antan s’acharna à plus de trois reprises sur le village, laissant à chaque fois désolation et plusieurs familles à la rue.

Le feu, un élément destructeur craint de tous

Autrefois, il était pratiquement normal de passer au feu , comme on disait, au moins une fois dans sa vie. Peu importaient les circonstances ou le pourquoi, cela faisait partie des choses qui avaient de bonnes chances d’arriver.
Les maisons et bâtiments brûlaient à la vitesse de l’éclair, et les moyens de combattent, fort limités. Si nous n’en avions jamais été les victimes, on y avait été confronté par procuration en hébergeant la famille de sa soeur, son frère, ou des amis, qui avaient tout perdu.

Le centre du village d’Hébertville-Station après le passage de l’incendie de 1943. Au centre, nous pouvons voir l’affiche de Shell, et à la gauche, ce qui reste de la pompe à essence.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,P02342-03

Si, aujourd’hui, voir des camions de pompiers passer dans sa rue est un événement rarissime considérant le nombre de bâtiments actuels, il en était tout autrement il y a quelques décennies et bien avant.
Ceci est tellement vrai que dans les documentations destinées au recrutement des colons en Europe dans les années allant de 1870 à 1910, on mentionnait en toutes lettres que les nouveaux arrivants devaient s’attendre à être victime du feu au moins une fois, et qu’il fallait s’y préparer d’avance.
Extrait d’un document censé expliquer la vie de colon aux Européens qui étaient tentés par l’aventure. Déja, en 1873, on avertissait les futurs arrivants de ne pas trop investir dans leur première habitation, puisqu’ils risquaient fort de la perdre dans un incendie! Cet avertissement est souvent présent dans les publicités de ce genre, jusqu’aux années 1900.
Source: livre L’émigration européenne, Québec, 1873, P.88

Acte I, 27 janvier 1930

Nous sommes en plein après-midi à Hébertville-Station. M. Raoul Desbiens, qui possède l’une des maisons les plus imposantes du village, est également maire de la petite communauté. C’est dans sa résidence, un peu après 14h, que le feu se déclare. La maison sert également de bureau de poste, puisque M. Desbiens cumule également le rôle de maître des postes pour les environs.
À une vitesse folle, le feu s’étend aux bâtisses avoisinantes. Mme Desbiens a tout juste le temps de sauver une partie des lettres et colis encore au bureau. La maison du maire sera une perte totale en quelques minutes seulement.
Rapidement, le feu saute de plusieurs mètres et se jette au magasin de meubles de M. Edmond Duchesne. Là encore, seulement une petite partie de l’inventaire du magasin put être sauvée, le reste étant parti en fumée.
L’incendie poursuit sa course et enflamme les résidences de M. Johnny Langevin et M. Philippe Desbiens. Mme Desbiens y tenait un magasin de modes, qui lui non plus ne survivra pas.
C’est à ce moment que des pompiers volontaires viennent prêter main-forte aux habitants pour tenter de limiter les dégâts à ces seules bâtisses. Malheureusement, on ne peut éviter que les flammes endommagent sévèrement la maison de Pitre Fortin où demeuraient plusieurs familles, qui furent jetées à la rue eux aussi.

Source: journal Le Colon, janvier 1930

Toutefois, et c’est une chance, on limita les dégâts au magasin Gagnon et Frères. Selon les témoins de l’époque, si ce grand magasin avait échappé à leur contrôle, c’est tout le village qui y aurait passé.
Il s’en est fallu de peu pour qu’il y ai une victime lors de cet incendie. Une dame de plus de quatre-vingts ans, Mme Mathieu, était à l’étage de la maison des Desbiens. Sourde, elle n’avait pas entendu les appels d’évacuation. C’est M. M. D. Ouellet qui, faisant preuve de courage, entra dans la résidence et trouva Mme Mathieu à demi-consciente au bas de l’escalier, dans une fumée dense.
On contrôla l’incendie vers 19h.
Au total, les pertes avaient été d’environ 100 000$.
Un drame, oui, mais tout de même plus de peur que de mal, en définitive.
Comme habituellement dans ces circonstances à l’époque, on reconstruit cette partie du village, avec la collaboration de tous. L’épreuve, difficile pour les victimes, avait été surmontée, et on pouvait continuer à vivre, à Hébertville-Station.
Mais ça, c’était sans compter que le sort préparait un autre drame plus grand, seulement quelques mois plus tard…
Les ruines de la banque et des environs lors de l’incendie de 1943. Photographie pour le moins spectaculaire qui rappelle presque un décor postapocalyptique.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,P01051-02

Acte II, nuit du 8 au 9 septembre 1930

Nuit du 8 au 9 septembre 1930, toujours à Hébertville-Station. Le village dort. À 1h du matin, une petite lueur apparaît dans l’un des hangars situés derrière la banque Canadienne Nationale. Selon d’autres versions, le feu a réellement débuté quelques minutes avant, à la bijouterie de M. Laurent Hudon, voisin de la banque.
Le premier à sonner l’alarme en pleine nuit est un M. Gagné. Cette nuit-là, le vent souffle très fort. Assez fort pour que le début d’incendie gagne rapidement en intensité et se propage au bâtiment principal de la banque. Les pompiers volontaires du village accourent. Ils font quelques tentatives mais rien à faire. En un rien de temps, le feu saute au prochain bâtiment: l’église. Elle s’enflamme au complet, ne donnant aucune chance à ceux qui voulaient la sauver. Seuls quelques objets et statues purent être récupérés juste à temps.
Peu après, les pompiers de Saint-Joseph d’Alma arrivent enfin pour tenter de circonscrire l’incendie. Le chef des pompiers, présent sur les lieux, est M. Alfrédise Harvey.
Déjà, la lueur orangée était visible des villages environnants. Quand le feu eut détruit ce qu’il y avait autour de l’église, on pensa que le pire était passé, mais non.
À ce moment, deux graves problèmes se posèrent au chef Harvey, ses troupes, et les pompiers volontaires: d’une part, l’accès à l’eau était nettement insuffisant, et d’autre part, un très fort vent se levait.
Ce qui devait arriver arriva. Alors même que l’on croyait que le désastre s’arrêterait à la destruction de la bijouterie, la banque et l’église, une bourrasque venant du sud fit sauter le feu directement à la gare, puis à une rue voisine!

Source: journal Le Colon, septembre 1930

Pratiquement sans eau et avec les moyens du bord, on se concentra surtout à l’évacuation des familles en danger.
Une à une, les maisons de la rue s’écroulèrent, sans exception. L’hôtel de ville n’y échappe pas non plus.
Ce n’est qu’à 5h du matin de cette nuit d’enfer que tout se calma, pour laisser place à un village défiguré. Le nombre de bâtiments détruits est impressionnant:
– La banque
– L’église
– La bijouterie
– La gare
– L’hôtel de ville
– Le garage Desjardins
– La maison de la fabrique
– L’hôtel LeMay
– L’hôtel Bouchard
– Le garage Potvin
– La salle publique
– Le magasin Gagnon et frères
– La centrale téléphonique
– Deux entrepôts
– La salle de billard
– Deux salons de barbiers
– Un salon de coiffure
– Un café
En tout, c’est plus de 35 maisons, commerces, lieux publics et autres qui s’envolèrent. Aussi bien dire que pour les services publics, il faudra recommencer le village à zéro. Du côté des résidences privées, c’est la catastrophe: plus de vingt familles sont à la rue. Et vingt familles à la rue en 1930, cela représente plus de 175 personnes…
Le montant total des pertes est de 300 000$ de l’époque, pour des assurances de 85 000$. Plusieurs des familles qui ont tout perdu se retrouvent sans moyens de reconstruire.
Les maisons ayant survécu à l’incendie n’ont plus de peinture tellement la chaleur était intense.
La rue Saint-Paul, après l’incendie de 1943.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,P01052-01

Rapidement, le secours aux sinistrés s’organise. M. Émile Moreau, député, fait une demande d’aide urgente au Premier ministre Taschereau. Celui-ci accède à la demande. Au village, on rassemble tout ce que l’on peut pour habiller les familles en ce début d’automne. Ceux qui n’ont pas été touchés offrent leur logis.
Ironiquement, le Conseil du village venait à peine de signer les derniers détails d’une entente afin de construire les infrastructures nécessaires pour avoir de l’eau en quantité suffisante en cas de besoin important. Cette initiative avait débuté à la suite de l’incendie du mois de janvier précédent…
Encore une fois, pas de décès, mais des blessés mineurs. La pire situation fut celle du chef Harvey, qui axphysié par la fumée, dû recevoir la respiration artificielle pendant plus de vingt minutes afin de le ramener à la vie.
Mais avec près de quarante bâtisses à reconstruire, la tâche était titanesque pour un petit village. Toutefois, à force de labeur, on parvint, encore une fois, à se relever… pour quelques années.
L’hiver précédent l’incendie de 1943, de jeunes citoyens d’Hébertville-Station s’amusent dans la neige. À ce moment, ils ignorent que l’endroit exact où ils se trouvent n’existera plus quelques mois plus tard. Sur la photo, Germaine Tremblay, Lucienne Larouche et Benoît Larouche. Rue Saint-Louis non loin de la gare.
Courtoisie Mme Lisette Larouche, originaire d’Hébertville-Station.

Acte III, 15 mai 1943

Le tout débute par un feu de broussailles comme il y en avait tant à l’époque. Nous sommes le samedi, en fin d’après-midi. En moins de temps qu’il le faut pour le dire, l’incendie attaque les installations de Gagnon et Frères, puis une résidence voisine.

Source: journal Le Colon, mai 1943

Dès le départ, le feu est incontrôlable. Il gagne les rues Deschênes et Saint-André, détruisant tout sur son passage, maisons et commerces. Par la suite, il poursuit sa course folle vers la rue d’Alma, et rien ni personne ne peut l’arrêter.
Photographie spectaculaire prise lors de l’incendie de 1943. Des citoyens, à l’abris de leur église, regardent le village d’Hébertville-Station partir en fumée.
Source: inconnue

 
Photographie spectaculaire prise lors de l’incendie de 1943. Difficile de ne pas écarquiller les yeux devant ce spectacle digne d’un film catastrophe. Le centre du village brûle sans qu’il ne soit possible d’arrêter la progression du feu.
Source: inconnue

Au même moment où il est en train de consumer un quartier entier, le vent le fait sauter au quartier voisin, qui se trouve à plus de trois cents mètres du début de l’incendie.
À ce moment, c’est deux quartiers à la fois qui brûlent! Des pompiers de partout se rendirent sur les lieux aussitôt, que ça soit ceux d’Alma ou de Jonquière.
En 1943, tout le long de la voie ferrée, les familles se regroupent et assistent à la destruction de leur village.
Source: inconnue

Cette fois, le désastre ne fut pas causé par un manque d’eau, mais bien par la rapidité de la propagation et l’intensité des flammes. Les fenêtres des maisons non touchées éclataient, tellement la chaleur était épouvantable.
Le bilan est terrible. Quarante-six maisons touchées dont vingt-six détruites. Toutes les maisons de cinq rues disparaissent en tout ou en partie.
Du côté humain ce n’est guère mieux. c’est plus de 275 personnes qui sont à la rue, pour un total de quarante-deux familles.
Les maisons rasées lors de l’incendie de 1943, de la rue de la gare jusqu’à l’hôtel LeMay.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,P01052-02

Une fois de plus, l’aide du gouvernement et de la communauté est nécessaire pour reconstruire ce bout de notre région.
Outre les nombreux commerces, c’est cette fois les résidents qui sont le plus touchés. Voici quelques personnes qui ont tout perdu dans ce drame: Théodore Gagnon, Edgar Dallaire, Mme Henri Deschênes, Simon Michaud, Albert Deschênes, Henri Tremblay, Israël Paradis, Adrien Couture, Simon Michaud, Jean Henri, le prêtre Thomas-Louis Deschênes, Lucien Baribeau, Gabriel Beauchamp, Alfred Dubé, Phillippe Gaudreault, Rodolphe Maltais, Pamphile Gaudreault, J.E. Aubé le chef de gare… et nous pourrions continuer comme ça encore longtemps.
Vue du centre du village avec, à droite, les restes de la banque. Au centre de la rue, on manipule encore les tuyaux d’arrosage. Incendie de 1943.
Source: Société historique du Saguenay, P002,S7,P02341-04

Voici un témoignage très intéressant de Mme Simone Boily, qui avait six ans au moment de l’événement:
« Je me souviens du feu de 1943, suis née en juin 1937, nous habitions dans le rang 3 et de chez mes parents voyons ce feu. Quelques jours plus tard mon père nous a rapportés du magasin général qui avait brulé (ce magasin était voisin de M. Théodore Gagnon. Plus tard ce furent ses filles les demoiselles Yvonne & Lorraine qui prirent la relève) un ensemble d’ustensiles qui étaient fondus en une seule pièce. Le feu s’est arrêté à l’église. Je crois que tout ce qui était du côté de l’église allant vers le sud du village a passé au feu. »

Reconstruire, encore et toujours!

Au tout début de cette chronique, je posais la question à savoir si nous pouvions appliquer l’expression résilience à un village, en tant qu’entité. Je n’ai pas encore de réponse à cette question, mais nous pouvons toutefois constater que pour les citoyens d’Hébertville-Station, il en a fallu une bonne dose pour, à chaque fois, reconstruire leur petit paradis.

Le centre d’Hébertville-Station vers 1904. Pour nos concitoyens de ce village, il a fallu beaucoup de courage et de persistance avant d’en arriver à la belle communauté d’aujourd’hui.
Source: Société historique du Lac-Saint-Jean, Wikipédia, photographie du domaine public.

Ces trois incendies, qui à chaque fois défigurèrent le village, portent également un enseignement pour les plus jeunes, qui pourrait s’appliquer à toutes nos communautés. Ces villes, ces villages que vous habitez présentement, ils n’ont pas poussé dans une feuille de chou tout autour d’un lac tranquille. Tout perdre et recommencer a longtemps fait partie de la vie. Loin de moi l’idée d’être moralisateur, je n’ai pas plus de leçon que vous à donner. Mais reste que, pour donner une valeur à une chose ou, dans notre cas, un lieu, il est utile de savoir ce qu’il en a coûté pour l’avoir…
Site Internet Saguenay-Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://slsjhistoire.com/
Christian Tremblay, chroniqueur historique
 

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