Conte de Noël

Conte de Noël

Source: Le réveillon de Noël à la campagne, 1881. Domaine public.

Pour être honnête avec vous, je me demandais bien de quoi vous parler à quelques jours de Noël. Même si rien n’est impossible, je ne voulais pas aborder un sujet dramatique. Aussi, je suis bien certain qu’en ce moment vous n’avez pas la tête à lire un texte purement historique. Alors, il reste quoi? Bien… il reste la tradition!

 

Autrefois, pendant la période de Noël, il y avait une tradition dans tous les journaux: le conte de Noël. Il y en avait un par année alors, il ne fallait pas le manquer!

je trouvais donc à propos, tant qu’à avoir une chronique historique et de ne pas vouloir vous assommer avec un sujet trop lourd, de vous en proposer un.

La vedette du conte est Alphonse, un personnage imaginaire. Je n’en dis pas plus. Bon conte, et surtout, un magnifique Noël à chacun!

Source: Journal Le Colon, 21 décembre 1944.

Mon plus beau cadeau

Texte: Christian Tremblay

Je me nomme Alphonse. Comme le dit la chanson de Lynda Lemay, « C’est pas ma faute, c’est mes parents qui m’ont fait l’coup, ça aurait pu tomber sur un autre, on était neuf enfants chez nous ». Dans quelques jours, je vais avoir 85 ans. Qui aurait dit que j’allais me rendre là… Certainement pas mes parents, car étant enfant, j’étais toujours malade. Ho! pas de grosses affaires, mais assez pour tenir les médecins occupés! Surtout que nous restions dans un petit village du Lac-Saint-Jean. Tout est plus compliqué dans ce temps-là. Pas que je veuille me plaindre, suis pas un lamenteux, mais quand même…

Moi, mon petit village était perdu dans le bois. D’ailleurs, me suis toujours demandé pourquoi plus un village est loin, plus il y a de traits d’union dans son nom. Mystère. En tous les cas, le mien, si on regarde ça froidement, n’avait rien de bien particulier. Comme toutes les places de ce genre dans ces années-là, le maire était aussi le maître de poste, pompier volontaire, déneigeur, et il cultivait sa terre. Pour un peu il aurait pu être le médecin et le notaire! J’exagère, mais reste que c’était comme ça dans le coin à l’époque. Comme on dit de nos jours, « dans un village, si tu veux qu’il se passe quelque chose, il faut que ça soit toi qui l’organises. »

Tantôt, je disais que mon village n’avait rien de particulier. C’est vrai pis pas. Il avait la particularité que c’était le mien. Pour un étranger, c’était une place comme une autre, mais quand tu nais et grandis dans une place, c’est la tienne et tu y tiens, qu’elle soit petite ou pas. Je pourrais bien vous raconter pendant des heures notre petite église coquette, la douce chaleur du feu et le grand tapis blanc romantique de la neige dans un pays du nord. Tout ça, c’est beau dans les livres et les chansons. Dans la réalité, vivre dans un petit village entouré de sapins, y fait frette dans l’église, le feu passe son temps à brûler des maisons pis tu sacres deux jours après chaque tempête de neige. Je ne dis pas que ce n’est pas beau, mais qu’il faut aussi relativiser les affaires. Moi aussi, si j’avais été un poète à Montréal dans ces années-là, j’aurais été capable de décrire magnifiquement une scène où un habitant de village perdu corde son bois dans un beau paysage d’hiver québécois. Mais je n’aurais pas vu la seconde d’après où le même gars reçoit une grosse bûche sur les orteils. Mon beau poème aurait pris le bord.

Source: Carte de voeux de Noël, 1906. Domaine public.

À 85 ans, j’en ai vu passer du temps. Plus que 90% de vous tous. Vu que ma fête tombe exactement le jour de Noël, on ne peut pas dire que j’ai beaucoup été fêté. Pour ça, je n’en tiens pas rigueur à mes parents. Chaque personne a une chance sur 365 que son anniversaire tombe ce jour-là. Ça a été moi, et que voulez-vous, j’ai fait avec. Non, ce à quoi je pense le plus lorsque je songe à ce hasard de la vie, ce n’est pas à moi et mes petits malheurs, mais à ma pauvre mère, qui, un jour de Noël 1934, a bien dû accoucher. Pas le choix, quand l’heure arrivait, y’avait pas moyen de retarder ça!

Ma mère, Laurence, était née avant 1900. Je n’ai jamais su quand exactement. Dans ce temps-là, les parents n’étaient pas trop jaseux avec leurs enfants. Disons qu’on allait au plus court, ce qui fait que pour les détails… Ce que je sais par contre, c’est que sa famille était originaire de Kamouraska et que son père avait été l’un des premiers à arriver dans la région, à Hébertville je crois. Ne m’en demandez pas plus, je ne saurais pas quoi répondre. Pour mon père lui, c’est encore pire. Si je voulais être de mauvaise foi, je dirais que je ne l’ai pas entendu cent fois dans toute ma vie, même s’il est mort à 79 ans!

Toujours est-il que moi j’étais le dernier de la famille, et que j’avais sept frères et six soeurs. Quatorze enfants vivants, c’est du monde ça mes amis. On était une des grosses familles du village, mais même pas la plus grosse. Les Simard du rang 4, ils étaient seize enfants chez eux.

Quand je repense à ce temps-là, pour être honnête, j’ai des sentiments contradictoires. Ce que je veux dire, c’est qu’au moment où tu es dedans, tu es trop occupé pour voir que tu es dans la misère noire. Aussi, comme tout le monde est comme toi, y’a pas moyen de se comparer. Alors tu ne te poses même pas la question à savoir si c’est normal ou pas. C’est ça la vie et ça finit là. Mais c’est après, quand tu vieillis et que les temps changent, que tu vois bien que ça n’avait pas de bon sens. Moi, comme les autres, on l’a su bien longtemps après que c’était les curés qui faisaient toutes sortes de menaces à nos mères pour qu’elles aient toujours plus d’enfants. Sauf qu’en même temps, comme je suis le dernier de la famille, pas le choix de me dire que sans ces curés, je ne serais pas ici et je n’aurais pas eu mes propres huit enfants, qui à leur tour en ont eu!

Alors… Elle est où la vérité dans tout ça? Je ne sais pas…

Tout ça pour dire que mon anniversaire, dans quelques jours, sera aussi mon 85e Noël. Ça fait beaucoup, et c’est une grosse étape. J’espère bien voir le numéro 90, mais à mon âge, on y va un à la fois, et même là, c’est loin.

Le premier dont j’ai une petite souvenance c’est le numéro 4, en 1938. J’aimerais bien vous raconter que ça avait été un Noël merveilleux, mais non. C’est flou pas mal dans ma tête mais je me vois debout dans la neige, avec ma mère et plusieurs de mes frères et soeurs, en train de regarder une maison brûler. C’était la maison de tante Alcine, une soeur à mon père. Par la suite, on a su que c’était probablement un problème électrique à cause de son poêle. Pas de mort, mais mon oncle Roland s’était brûlé aux deux mains en essayant de l’arrêter. Pauvre Roland. Après ça, il n’a jamais été le même ça a l’air. Pour ça, je ne peux le dire, car je ne me souviens pas de lui avant. Mais c’est ce qu’on raconte.

Source: L’arbre de Noël, la distribution faite par Santa Claus, 1893.

Après ça, ça a été le temps de la guerre en Europe. Mon père n’y est pas allé, il était déjà trop vieux, mais Paul, mon frère, oui. On a passé un Noël sans lui. Me souviens plus si c’était en 43 ou en 44. C’est loin tout ça. Ce dont je me souviens de ce Noël, c’est que je m’amusais avec les personnages de la petite crèche sous l’arbre. Tôt le matin, je me couchais sur le ventre devant la famille de Jésus et j’imaginais des histoires en les faisans se parler. Pas que je veuille me vanter, mais notre crèche à nous était vraiment belle. C’était un autre de mes oncles, Ti-Guy, qui l’avait fabriqué de ses mains. Ti-Guy était un bon sculpteur. Moi je ne l’ai pas connu, il est mort bien avant ma naissance. Je crois que cette crèche était la dernière qui avait survécu au temps à cette époque.

Je ne vais rien apprendre à personne en disant que côté cadeaux, ça n’avait rien à voir avec de nos jours. Pas que je veuille être rabat-joie, mais aujourd’hui un enfant reçoit plus de cadeaux en un seul Noël que moi j’en ai eu pendant toute mon enfance. C’est comme ça, que voulez-vous.

Encore aujourd’hui, des décennies plus tard, je pourrais vous faire la liste de tout ce que j’ai eu à chaque Noël dont j’étais assez vieux pour me souvenir. Mais si on me donnait le choix de ne parler que d’un seul, ça serait sans aucun doute mon jeu de Mécano. Je ne sais même pas si ça existe encore aujourd’hui ce jeu. J’imagine que oui. Mais avec ce truc, je pouvais construire de mes petites mains d’enfant tout ce que je voulais. Vous dire le nombre d’heures que j’y ai passé! Peut-être parce que j’étais le petit dernier, si on tient compte de l’époque, je crois que je n’avais pas à me plaindre de mes cadeaux en comparaison de mes frères.

Tout ça, ça se passait avant même l’arrivée du catalogue Simpson Sears. Lui il est arrivé un peu plus tard, dans les années 50 je crois. À ce moment, j’étais déjà un jeune adulte.

Source: Page couverture du catalogue Simpson-Sears, 1955.

Je parle… je parle… Un peu plus et j’oubliais le plus important: le plus beau cadeau de Noël de toute ma vie.

C’était le Noël 1951. Le jour de mes 17 ans. En ce moment, je souris en vous imaginant essayer de deviner la nature de ce cadeau. Mais avant, une petite histoire.

À 17 ans, en 1951, il est déjà temps de quitter la maison. Moi, je voulais faire des études à Chicoutimi. Heureusement, c’est arrivé, et j’ai eu une belle carrière. De ce côté, rien à redire.

Le 21 décembre, ma mère nous apprend que nous allons avoir de la visite non prévue pour le réveillon. Tante Alice, oncle Simon, et leurs six enfants. Ça allait faire du monde dans la place, car avec tous mes frères et soeurs, dont plusieurs avaient déjà des enfants, on remplissait la maison à ras bord, et même plus. Mais rendu là, huit de plus ou de moins…

Le 24 arrive donc. Chez nous, tout est prêt. En 1951 il ne restait que moi et Anne comme enfants à la maison. Dans l’après-midi, mes autres soeurs étaient venues aider ma mère à tout préparer pour la soirée. Vers 6h le soir, les autres commencent à arriver. Très vite, il y a du monde partout. Les tables sont montées. Il y en avait deux pour les adultes et une pour les enfants, mais même à cela, plusieurs mangeaient un peu partout dans la maison. Dans le fond, ça faisait partie des choses agréables. L’important était de se voir tous ensemble.

Moi, je m’occupais des maudits cure-dents. Dans les olives, les oignons blancs, les cornichons, les bettes, les bouts de saucisses… Après, j’allais ranger la boîte, qui ne ressortait que 364 jours plus tard.

Un peu avant 7h, tante Alice et oncle Simon arrivent enfin. Moi j’étais content car je m’entendais bien avec mon cousin Joseph qui était de mon âge. Quand j’ai vu l’auto passer, j’ai mis bottes et manteau en vitesse et suis sortie à leur rencontre dans la rue, car le stationnement de la maison était plein depuis longtemps. Ils étaient stationnés assez loin, car nous n’étions pas la seule famille de la rue à recevoir! Encore à bonne distance, je vois tante, oncle, cousins et cousines en train de s’extirper de la voiture. C’est à ce moment que je constatai qu’il y avait une personne de trop, ou en tous les cas, de plus que prévu.

Source: E.-J. Massicotte, Le retour de la messe de minuit, 1919. Domaine public.

C’est pendant cette froide soirée de Noël, en plein milieu de notre rue, la veille de mon 17e anniversaire, que l’on me présenta Rose-Aimée, 16 ans, comme moi. Pour faire une histoire courte, la pauvre était orpheline de ses deux parents depuis l’été précédent. Mon oncle et ma tante, amis proches de cette famille, avaient accepté de garder Rose-Aimée avec eux, le temps qu’il faudrait. À vrai dire, comme ils demeuraient à l’autre bout du Lac, moi je ne le savais pas. Peut-être que mes parents oui, mais pas moi.

Je disais que l’on m’avait présenté Rose-Aimée. Dans la réalité c’est un peu plus compliqué ce cela. Si, à ce moment, son nom se grava dans ma mémoire pour toujours, pour le reste, il y a eu une période de flottement. C’est difficile à décrire avec des mots, car ce genre d’émotion ne peut être exprimé. Pour parler simplement, j’ai paralysé. Moi, je ne me souviens plus de ces premières secondes. Ce que j’en sais, c’est Rose-Aimée qui me l’a raconté par la suite. Elle m’a dit que j’avais bafouillé mon nom, mais que ce n’était pas comprenable et qu’elle avait dû le demander à une autre personne pendant la soirée.

Cupidon venait de frapper, et pas juste un peu. J’en ai été ridicule toute la soirée. Je renversais tout, je la regardais comme un obsédé alors que je ne pourrais faire de mal à une mouche, j’étais dans un état second, incapable de me concentrer sur quoi que ce soit.

Je veux juste être certain que chacun comprenne ici, quitte à être insistant. Pour moi, à ce moment précis de l’histoire de l’humanité, le 24 décembre 1951, j’étais en présence d’un ange. Ho! Certaines mauvaises langues jalouses diront que Rose-Aimée était une belle fille, oui, mais pas de là à perdre ses moyens. Ceux-là, je les envoie chez le Diable, car ils n’ont rien compris.

Rose-Aimée avait un pouvoir magique: celui de faire arrêter le temps. C’était étrange, car on dirait que c’était juste avec moi que ça arrivait. Pendant la soirée, Rose-Aimée est venue me parler par deux fois. Les deux fois la même chose: une vague de chaleur me montait à la tête, je ne me souvenais plus de mon nom, et une boule dans la gorge m’empêchait de parler ou presque. C’était peut-être aussi bien ainsi, Dieu seul sait ce que j’aurais pu sortir comme bêtise si j’avais pu construire une phrase un minimum structurée.

Malheureusement, mon oncle était cultivateur et il travaillait très tôt à la ferme le 25 au matin. Ils durent quitter au milieu de la nuit, avec Rose-Aimée…

Mais avant, ma mère ne manqua pas, comme à toutes les années, de souligner mon anniversaire, un peu après minuit. Alors que je me trouvais seul quelques secondes en train de chercher un truc dans la garde-robe de ma chambre, Rose-Aimée vint me rejoindre. Il y a un mot qui est plus fort que paralysé? Tétanisé, peut-être? Bref, j’étais comme ça. Elle s’approcha, me tendit un bout de papier avec l’adresse de mon oncle et ma tante, me souhaita un bel anniversaire et une belle fin d’année, puis osa un tout petit baiser sur ma joue.

Pendant qu’elle quittait ma chambre, je restai là, bout de papier à la main, en train de me demander ce qui venait de se passer.

Je venais de recevoir le plus beau cadeau de Noël de toute ma jeune vie, et pour dire vrai, rien ne s’en est approché depuis.

Ma belle Rose-Aimée, ma compagne de toute une vie, celle qui m’a donné mes enfants, et que j’ai aimé de la première à la dernière seconde, ne sera pas là pour le Noël de cette année.

Il fallait bien que ça arrive un jour ou l’autre. Ça aurait pu être moi qui aurais quitté ce monde avant elle. Déjà, nous sommes chanceux d’avoir été ensemble si longtemps. Dans le fond, même si je priais pour que ce moment n’arrive pas, ce combat contre la vie était perdue d’avance. À tout prendre, je préfère qu’elle soit partie avant moi. Du Ciel, je n’aurais pas supporté la voir souffrir de mon absence.

Ce sera mon premier Noël sans elle depuis 1951. En ce moment, je ne sais pas à quoi m’attendre de cette journée. On verra bien.

Mais pendant que j’en suis encore capable, je voulais la remercier de ce magnifique cadeau. Ce baiser du réveillon, inoffensif en apparence, m’aura permis d’avoir une belle vie. Pas parfaite, car aucune ne l’est, mais je ne regrette rien, et je recommencerais demain matin, à la seule condition que ça soit avec elle.

Source: Pixabay

Les plus beaux cadeaux de Noël ne sont pas tous emballés dans du papier. Le mien a été Rose-Aimée, et ce seul prénom, qui résonne encore à mes oreilles comme un petit poème, le restera jusqu’à mon dernier souffle. Pour ça, oui, si un poète de Montréal veut faire aller sa plume en prenant Rose-Aimée comme sujet, il ne pourra jamais exagérer.

Rose-Aimée était l’une des femmes de nos petits villages perdus, et j’attends encore le tableau qui va représenter sa beauté.

Site Internet Saguenay-Lac-Saint-Jean histoire et découvertes historiques:
https://slsjhistoire.com/

Christian Tremblay, chroniqueur historique

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