Chronique historique : Du rêve à la réalité

Chronique historique : Du rêve à la réalité

Les huit familles Savoyardes à Montréal, juste avant l’embarquement pour le Lac-St-Jean. Source : Bibliothèque Nationale du Canada.  Livernois C-006081.

1900. Roberval. Francis Guéry et sa femme, tous deux originaires de France, s’installent. En 1902 on retrouve l’homme pendu à un arbre, à quelques kilomètres de sa résidence.

1904, Mistassini. Un groupe de familles de Savoie adoptent le Lac-St-Jean. Ils passent l’hiver à manger des navets réchauffés. Des fillettes doivent s’asseoir sur un tas de fumier pour se réchauffer. Ils finissent par quitter la région.

1909, Péribonka. La famille Vernier, des Belges, achète une terre. C’est trop difficile. Le chef de la famille, Camille, doit demander l’aumône à J. E. A. Dubuc pour retourner en Belgique. En mai 1914, ils retournent chez eux par le bateau Empress of Ireland. Les époux et leurs six enfants périssent dans le naufrage tragique, qui fit 1012 Morts.

Ces exemples d’Européens qui n’ont pas su s’adapter à la vie de colon au Lac-St-Jean cachent une question à laquelle il faudrait trouver une réponse: Que vendait-on comme rêves à ces gens, avant qu’ils ne fassent le grand saut vers notre région?

Par centaines ils sont arrivés et par centaines ils sont repartis. Pas tous, évidemment, mais une grande partie. Est-ce la faute de l’acheteur d’idée ou celle du vendeur de rêve? Des responsables, il y en a. Identifiables. Voyons voir…

La guerre aux colons
C’est dans les années 1840 que le gouvernement ouvre le Lac-St-Jean à la colonisation. Si, un peu plus tôt, le Saguenay avait été rendu disponible aux colons, pour la coupe de bois, pour le Lac-St-Jean c’est surtout une question d’agriculture.

En termes clairs, il faut faire de la place à toutes ces nouvelles familles, qui se forment au gré du taux de natalité.

Très rapidement deux problèmes de tailles se profilent:
– Notre région n’est pas la seule à avoir des terres disponibles.
– Le nord des États-Unis, l’état du Michigan et l’ouest canadien font une publicité agressive pour attirer les colons, déjà installés au Lac-St-Jean, et avec succès.

C’est ainsi qu’entre le début de la colonisation, jusqu’à aussi tard que la première guerre mondiale, une autre guerre fait rage: la guerre aux colons.

L’Ouest canadien – le nouvel Eldorado. Vers 1890-1920. Source : Bibliothèque Nationale du Canada, dossier no 161973.

Vendre du rêve aux européens
Hier, comme aujourd’hui, pour vendre une idée, il faut vendre le rêve. Tous les protagonistes de cette guerre le faisaient. Des promesses d’Eldorado, de logis, d’emplois, de terres gratuites, et bien d’autres.

Pour un colon du Lac-St-Jean, qui se laissait tenter par l’aventure, le défi était moindre car il ne faisait que déménager son rythme de vie, d’un endroit à l’autre. Ce défi était toutefois tout autre pour les Européens.

À grands coups de publicité, feuillets et d’images séduisantes, plusieurs Français, Belges et autres sont tombés dans le piège de la vie de colon facile.

Augmentant les aspects positifs et diminuant les difficultés, ces publicités, à la limite du mensonge, ont faits plusieurs victimes.

Les responsables? Le ministère de la colonisation du Québec d’une part et les agents de colonisation d’autre part.

Déjà, dans les années 1880, l’administration française est préoccupée. Dans une circulaire ministérielle, publiée à Paris le 25 février 1886, on y mentionne ceci:

« Le Canada ne convient qu’à deux catégories d’immigrants. Ceux qui sont décidés à vivre du produit de la terre agricole, en louant leurs services aux propriétaires de sol et ceux qui disposent des ressources pécuniaires nécessaires pour s’installer à leur propre compte. Les autres sont condamnés à la misère. »

« Ceux de nos compatriotes, qui se laissent prendre à de fallacieuses promesses, s’exposent à de cruelles déceptions. Les nombreuses demandes de rapatriement, adressées par des Français, qui ont émigrés au Canada… »

Un peu plus loin, on qualifie ces agents de colonisation de gens sans scrupules.

Fait à noter, outre les publicités dans les journaux, plusieurs documents, accessibles aux Européens, comptent parfois cinquante ou soixante pages!

Dans l’une d’elle, on fait une comparaison… Disons discutable. Pour vendre l’idée, qu’au Québec le climat n’est pas si difficile qu’on le dit, on donne l’exemple des moineaux qui eux, se sont facilement adaptés. Ceci revient à dire « Regardez les moineaux, si eux sont capables, vous l’êtes aussi. »

Première page du Guide pour le colon à l’intention des européens. 1908. Source : Société d’histoire du Lac-Saint-Jean.

Au Lac-St-Jean
Au Lac-St-Jean, l’agent de la colonisation de l’époque se nomme René Dupont. Lui, comme les autres agents des régions voisines, ne lésine pas sur les moyens pour attirer les gens.

Pas le choix. M. Dupont fait face à une vive concurrence dans cette guerre. D’un côté, plusieurs colons quittent la région pour les États-Unis, ou l’ouest canadien et de l’autre, il doit convaincre les Européens, fraîchement descendus du train, de s’installer ici plutôt qu’ailleurs au Québec.

L’agent de la colonisation de notre région avait une grande particularité: il était payé par la Compagnie de chemin de fer Québec Lac-St-Jean. Nous parlons donc, ici, d’intérêts privés.

Pour l’entreprise, chaque famille de colons qui s’installait devenait de facto des clients pour le futur. Faut-il s’étonner que la Compagnie ne fût pas trop regardante sur les aptitudes des futurs colons? Et au pire, s’ils quittent, ils n’auront qu’à prendre le train…

D’ailleurs cette situation particulière a fini par être un sujet d’actualité au parlement québécois. En 1899, M. Dupont doit venir défendre ses positions devant l’opposition officielle, à la séance des comptes publiques.

L’opposition questionne l’octroi de 8 000 $ à la Compagnie de chemin de fer, pour promouvoir l’immigration au Lac-St-Jean. M. Dupont se défendra en répliquant qu’en 1897, c’est plus de 1 200 nouveaux colons qui se sont installés dans la région, grâce à lui.

M. Louis Besson, un Français, est l’un des premiers colons de Ste-Jeanne-d’Arc. Dans son autobiographie il écrit ceci:
« L’été, je travaillais la terre. On faisait de petites semences que l’on achetait à Roberval. Si on avait le malheur d’acheter ailleurs, que chez celui qui nous avait prêté, la misère commençait. Là, ma femme se découragea et me dit: «Quand est-ce qu’on s’en retourne?» Nous pouvions toujours retourner, mais monsieur René Dupont ne pensait plus à nous. »

Heureusement pour M. Besson, sa ténacité a été la plus forte et nous devons le compter dans les histoires à succès de la région.

En définitive
Le résultat net de cette guerre aux colons n’est pas reluisant. Ceux qui ne correspondaient pas aux deux types de colons potentiels, énoncés dans la circulaire française, devaient souvent se résoudre à retourner chez eux, ou à vivre dans des conditions exécrables.

Pour chacune des histoires à succès de ces immigrants européens, se cachent, sans doute, des dizaines de rêves brisés. Cette part d’ombre de notre histoire ne doit pas être oubliée.

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