«On se sentait à la bonne place»

«On se sentait à la bonne place»
Les trois travailleuses sociales de Victoriaville s’étant rendues à Lac-Mégantic les 17

Si on le lui avait demandé, Sonia Leblond aurait prestement accepté de reprendre son dossard d’intervenante sociale auprès des sinistrés de Lac-Mégantic. «On se sentait à la bonne place, avec l’impression de pouvoir faire une petite différence pour les gens de Lac-Mégantic. Ils étaient réceptifs à l’aide qu’on voulait leur apporter, reconnaissants aussi. Certains nous appelaient leurs anges blancs», raconte Mme Leblond.

La travailleuse sociale du CLSC Suzor-Coté faisait partie de cette cohorte de 17 intervenants sociaux provenant des établissements de Trois-Rivières, Drummondville et Victoriaville dépêchés à Lac-Mégantic les 17, 18 et 19 juillet derniers.

Depuis la survenue de la catastrophe ferroviaire du 6 juillet, Sonia Leblond savait qu’éventuellement, elle et ses collègues du comité local des mesures d’urgence pourraient être appelés en renfort auprès de la population de Lac-Mégantic. «On était en alerte!»

Travailleuse sociale depuis 19 ans au CLSC Suzor-Coté, Mme Leblond venait tout juste de terminer (à la fin mai) une formation sur l’intervention psychosociale en contexte de sécurité civile.

Coordonné par Martin Dumont, le comité local des mesures d’urgence se compose de sept intervenants sociaux. «La dernière sortie du comité remonte aux mesures qu’on a dû prendre pour la grippe H1N1», rappelle la travailleuse sociale.

Elle dit que malgré la formation, la préparation reçue les jours précédents, les nombreuses informations publiées par les médias, elle et ses collègues (les travailleuses sociales Geneviève Lavigne et Josiane Rioux) allaient vers l’«inconnu» lorsqu’elles sont arrivées à Lac-Mégantic le soir du 16 juillet.

«Pourtant, à longueur de journée, dit-elle, on a l’habitude d’entendre la souffrance de gens qui viennent en consultation au CLSC.»

Être proactifs

Là-bas, à Lac-Mégantic, la population entière a été affectée. «Il n’y a personne qui ne soit pas touché, d’une façon ou d’une autre, par cette tragédie» pour laquelle la travailleuse sociale ne trouve pas de mots assez forts pour la décrire. «C’est indescriptible, épouvantable. On a l’impression de la fin du monde.»

Durant trois jours, Mme Leblond a pu dormir chez des Méganticois et, le jour, arborant sa veste blanche, a oeuvré de diverses façons auprès de la population.

La journée commençait toujours par une réunion dans un local attribué aux intervenants sociaux à la polyvalente Montignac, converti en centre pour les sinistrés. Ils pouvaient y trouver tous les services dont ils avaient besoin, incluant ceux de la Croix-Rouge, des gouvernements du Québec et du Canada. Au moment où Mme Leblond y a travaillé, il n’y avait plus de sinistrés qui s’y hébergeaient.

Même lors de sinistres de l’ampleur de celui survenu à Lac-Mégantic, les gens hésitent à recourir à des intervenants sociaux. Ils demanderont plus facilement de l’eau que de l’aide psychologique. «Certains ayant perdu leur maison se diront qu’ils ont moins besoin d’aide que la personne qui a perdu un proche. Il nous fallait être proactifs, aller vers les gens sans faire d’intrusion thérapeutique», explique Mme Leblond.

Par exemple, devant un parc où des enfants s’amusaient, les travailleuses sociales ont finalement passé leur chemin. «Comme on dit aux adultes de tenter de trouver ce qui leur fait du bien, on a pensé qu’il valait mieux, à ce moment, les laisser s’amuser.»

L’aide psychosociale a pris de nombreuses formes à Lac-Mégantic. Et la Victoriavilloise a pu œuvrer à quelques-unes. Elle a participé à des activités de relance téléphonique auprès de gens dont on soupçonnait la détresse. Elle a effectué une tournée des salons de coiffure, lieu d’échanges par excellence. «Où l’on invitait les coiffeuses à bien identifier leurs limites.» Elle a aussi pu faire de l’intervention directe, dans des lieux publics et jusqu’au domicile des gens. Elle sait que les enfants et les aînés ne se comportent pas de la même manière, un enfant pleurera tout autant la perte de son vélo que de son parent et, dans les résidences pour personnes âgées, il aura fallu procéder à des séances de verbalisation tellement elles sont anxieuses.

La Victoriavilloise de 37 ans est aussi intervenue auprès de gens ayant été appelés au poste de commande familles de la Sûreté du Québec parce qu’on avait pu identifier le corps d’un de leurs proches disparus. «Le jour où j’y étais, trois corps avaient été identifiés. Dans ce poste, installé au Cégep, on avait aménagé un lieu de recueillement pour les familles, avec des photos des disparus. J’ai vu des policiers et des enquêteurs se comporter auprès des familles comme s’il s’agissait de leurs parents, leur apportant tout le réconfort dont elles avaient besoin. Ils offraient aux familles la possibilité d’aller là où ils avaient retrouvé le corps d’un des leurs, une proposition qui n’est pas toujours acceptée.»

«Normaliser»

Partout, où elle a travaillé, Sonia Leblond portait le même message. «Il faut amener les gens à exprimer leurs émotions et à normaliser leurs réactions et leurs comportements. Ils vivent de l’insécurité, de l’anxiété, de la colère aussi parce que la catastrophe peut être liée à de la négligence humaine. Les gens deviennent hyper vigilants, le pneu d’un camion qui crève non loin d’eux, par exemple, les fait énormément sursauter, ce qui est aussi une réaction normale.»

Certains ont reproché aux médias de faire dans le sensationnalisme en multipliant les témoignages de victimes. «Les gens ont besoin de raconter ce qu’ils ont vécu. On les invitait toutefois à se protéger, à se demander si l’entrevue qu’ils étaient prêts à accorder avait du sens. Dans des événements comme ceux-là, on se trouve dans un état vulnérable et on ne pense pas toujours qu’on sera vu et entendu par des dizaines de milliers de personnes.»

Sonia Leblond poursuit en disant qu’à Lac-Mégantic, la semaine dernière, bien des gens avaient besoin d’un «retour à la vie normale», ce qui n’était pas encore le cas avec la présence bien visible d’un grand nombre de «vestes blanches», de journalistes et de policiers.

Elle estime que les interventions psychosociales devront se poursuivre à plus long terme à Lac-Mégantic. «Parce que c’est un processus évolutif. Après la désorganisation et le chaos des premiers jours, la phase héroïque des jours suivants, la désillusion et la déprime à la suite de la découverte de l’ampleur de la catastrophe, on sent que les élans de solidarité et d’entraide contribueront à resserrer les liens sociaux. Parce que tout le monde est touché, les liens seront plus forts encore.»

Il y a des gens qui, à Lac-Mégantic, se demandent s’ils pourront continuer d’y habiter. «On leur dit que ce n’est pas le moment encore de prendre ce genre de décision», soutient la travailleuse sociale.

Lorsque, le soir du 19 juillet, Sonia Leblond est revenue à la maison auprès de son mari, elle n’a pu faire autrement que d’aller embrasser chacun de ses trois enfants endormis, se disant que la vie ne tenait qu’à un fil, tellement ténu.

TC Media

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